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Reportages Théâtre

Au théâtre des deux rives

Temps-fort de la saison culturelle stambouliote, le Festival de théâtre d’Istanbul vient de refermer les portes de sa 21ème édition. La mise en scène de Mesut Arslan, l'écriture de Pedro Penim, 18 000 spectateurs et un T-Rex sur scène… On y était, on vous raconte.

Par Théophile Pillault

Fondé en 1989 et totalement mécéné par la fondation privée IKSV (Istanbul Fondation for culture and Arts), le Festival de théâtre d’Istanbul est un véritable « mogul » de la saison culturelle stambouliote, au même titre d’ailleurs que ses déclinaisons cinématographique et musicale. Un empire culturel qui forme et fidélise le public depuis de nombreuses années, par l’entremise de spectacles mais également d’expositions, d’ateliers ou de master class, ouverts à tous. « La programmation 2017 du festival se déploie au gré de la ville à travers 55 performances, réparties dans 18 lieux » explique la directrice Leman Yilmaz. « L’idée est de jouer ici la carte de l’accessibilité : cette année la billetterie étudiante représente 35 % de la capacité totale du festival. »

Au gré d’une ville monde placé au cœur d’un système ultra-centralisé, qui flirte depuis une poignée d’années avec la saturation de son système de transport, l’augmentation du prix des denrées alimentaires, l’arrivée de plus d’un demi-million de réfugiés syriens [1] et l’éclosion sauvage de quartiers d’affaires. « Nous sommes d’ailleurs dans une salle de spectacle, le DasDas, situé dans nouveau quartier où vivent désormais plus de 500 000 personnes. La culture accompagne et innerve le développement urbain, même chaotique, de la ville. » Alors que le district historique de Beyoğlu [sur la rive européenne Ndlr] s’est largement converti aux grandes enseignes multinationales, au profit d’un tourisme de consommation dure, les tissus culturels, alternatifs et étudiants, eux, se redessinent lentement.

 

Quand Mesut Arslan fait table rase du plateau

Comme ce jeudi 23 novembre, au cœur du DasDas donc, où se produisait le turbulent When In Rome. Un ovni signé de main de maître par le très prolixe Mesut Arslan, metteur en scène courageux, habitué à un théâtre de rupture – on se souvient évidemment de Kamyon, co-écrit avec Michael De Cock, qui racontait le voyage d’une enfant exilée, jetée sur les routes d’Europe. L’année dernière, Mesut plaçait le public sur de petits gradins, dans un conteneur, le même genre de cache utilisée par les réfugiés. Cette fois, l’homme s’est débarrassé de la scène. Littéralement.

When in Rome, de Mesut Arslan

La pièce se joue dans le public : quatre gradins se font face, espaces en pente qui s'observent, se regardent, et au sein desquels Mesut Arslan a disséminé des fauteuils blancs, vides, qui servent de jalons à ses quatre comédiens. Deux couples [2] y déambulent et digressent sur l’intimité, la sexualité ou l’enfermement familial en prenant copieusement à partie le public. Le rythme est soutenu, les dialogues acérés jusqu’à un final complètement immersif. Natif d’Izmir, Mesut Arslan qui vit depuis plus de deux décénies à Bruxelles malaxe une fois de plus et avec brio les pulsions, matière première à une belle embardée situationniste.

 

Pulsions de vie et de mort au microscope

Tout aussi pulsionnel, Panopticon, un huis clos imaginé par Mîrza Metîn, a été présenté les 23 et 24 novembre au Centre culturel Yunus Emre. Au sol, un parterre des ballons rouges dégonflés, semblables à un lit d’entrailles caoutchouteuses, étoilées de cinq chaises blanches et de leurs occupantes : cinq jeunes femmes piégées dans un cadre serré et tendu. Dépourvu de dialogues mais pas de gloussements, cris, rires ou pleurs, Panopticon met en scène une traversée au cœur d’un univers hautement scopique, allégorie frontale aux thématiques de l’enfermement, de l’ultra-surveillance, du tout-contrôle…

En parfaite résonance avec l’époque, Metîn fait se mouvoir ces vies, qui se recomposent et parviennent à des formes de survivances entre quatre murs. Envie, jalousie, exclusion, agression, destruction mais aussi jeux, rires et lâcher-prises se télescopent ici en masse pulsionnelle durant plus d’une heure. Si la mise en scène manque légèrement de souplesse, le jeu – obsessionnel – des cinq jeunes comédiennes ainsi que la chute – salvatrice – confirment Mîrza Metîn comme une véritable force-vive de la scène turque.

 

Festivals interdits

Pourtant, à l’heure où le président turc Recep Tayyip Erdoğan règle certaines questions culturelles en distribuant plus d’assignations à résidence, de contrôles judiciaires et de détentions que de fonds destinés à la création, la survie des artistes, comme des d’auteurs, se pose cruellement. En octobre dernier, au moment où Erdoğan en personne décernait  les « Grand prix de culture et d’art de la présidence », les autorités interdisaient le festival de cinéma LGBTQI Pink Life QueerFest, sous prétexte  « d'inciter à la haine ».  

« En ce qui nous concerne, les financement publics atteignent 6 % de notre budget total » explique-t-on à l’IKSV. « L’événement dépend presque exclusivement du mécénat, capté à travers la fondation. Il s’agit d’un montage atypique certes, mais qui nous garantit une parfaite indépendance de choix ainsi que la liberté de défendre nos programmes jusqu'au bout. »

 

Monstre viriliste contre psychanalyste sceptique

Car la subversion teinte de nombreuses propositions du Festival. Comme la performance de Canan Yücel Pekiçten, vue le vendredi 24 novembre. Dans cette expérience dansée en plusieurs parties, la danseuse réincarnait de façon très crue trois figures extraites du Nain de Zemlinsky, Madame Butterfly et Pohjan Neiti (un opéra finlandais d’Oskar Merikanto), en revisitant en profondeur leur dimension féminine. Before du génial Pedro Penim constituait également une superbe incartade déconstructiviste. Dans un dialogue avec son psychanalyste, un tyrannosaure, ancêtre de tous les monstres et tyrans, se questionne sur le devenir des civilisations, la mythologie des peuples et des empires disparus.

Before, de Pedro Penim

 « J’ai effectué de nombreuses recherches pour finalement établir une carte des nostalgies historiques du bassin méditerranéen » nous a confié le jeune dramaturge portugais. « Mythologies et fantômes d’empires regrettée au rangs desquels Lisbonne ou Istanbul figurent en bonne place. » Acerbe, finement écrit et surtout hilarant Before joue sur l'ambivalence entre la figure du T-Rex, monstre viriliste qui fait face au scepticisme d’un psychanalyste tout droit sorti d’une série californienne. Un échange désaccordé en apparence, qui vient nourrir un discours sur notre ère, époque sans époque qui continue de se chercher, d’une rive à l’autre.

 

 

> Le 21e Festival de théâtre d’Istanbul s’est déroulé du 13 au 26 novembre

> Le 37e Festival du film d’Istanbul, prochain rendez-vous orchestré par l’Istanbul Foundation for Culture and Arts, se tiendra du 6 au 17 avril 2018

 

[1] Source : Haut-Commissariat de l’ONU pour les réfugiés, 2017

[2] Formés par Ersin Umut Güler et Pervin Bağdat, Sermet Yeşil et Yeşim Özsoy