chronique du 02/02/2010 Pièces sur textes Jacques DEMIERRE Label/distributeur : Editions Héros-Limite
Aux éditions Héros-limite, trois livres-disques viennent retracer aujourd’hui le parcours du compositeur Jacques Demierre, explorant en poète les confluences entre linguistique et musique, entre la voix et le sens.
A l'occasion de l'Expo 2000 organisée à Hanovre, le pavillon de la Confédération helvétique avait fait paraître, sous la direction de l'architecte Peter Zumthor, un lexique(1) dans lequel on pouvait lire à l'entrée « Demierre, Jacques » : « Responsable musical. A étudié la musicologie et la linguistique à l'Université, le piano, le piano de jazz, l'analyse et l'électroacoustique au Conservatoire populaire, de même que l'harmonie et le contrepoint au Conservatoire de Genève. Il travaille dans les domaines de l'improvisation, du jazz et de la musique contemporaine. » Assez mince, la notice permet quand même d'envisager une pratique musicale changeante, qui mène Demierre d'improvisations (en compagnie notamment du saxophoniste Urs Leimgruber et du contrebassiste Barre Phillips) en installations sonores, de concerts solos en expériences électroacoustiques (auprès de Thomas Lehn, cette fois). Evoquées aussi par cette même notice : ces études universitaires portant sur la musique et la linguistique, dont Jacques Demierre étudie régulièrement le rapprochement au son de projets audacieux : Avec, par exemple, est un disque inspiré par la poésie de Guillevic ; One Is Land, en est un autre célébrant le travail de Robert Lax ; Gad Gad Vazo Gadati / Voicing Through Saussure, pour en finir avec les exemples, est quant à lui un travail mené en association avec le poète sonore Vincent Barras qui célèbre la figure du linguiste genevois Ferdinand de Saussure. Evidemment expérimental, ce dernier ouvrage – édité en 2008 aux éditions Héros-limite (qui empruntent leur nom à un recueil de Ghérasim Luca) – n'en est pas moins d'une musicalité forte, qui révèle en outre une poésie singulière au son d'une étrange incantation. Poursuivant ses travaux sur le texte, Jacques Demierre voit aujourd'hui paraître sous le titre de Pièces sur textes trois livres-disques réunis sous coffret, qui reviennent sur trois collaborations différentes : 17, d'abord, enregistré par Laurent Estoppey (saxophone et objets) et Anne Gilot (flûte et objets), est un poème formé à partir d'une citation d'une composition de Christian Wolff, dont les mots anglais jouent de leurs sonorités pour mieux défendre un lot d'abstractions diverses mais toujours en quête de sens ; The Languages Came First The Country After, pour trois voix (celles de Demierre, de Barras et d'Anne Cardinaud), prend quant à lui des airs de dictionnaires de langue(s) inconnu(es) que les voix transforment en phrases sonnant justes ; Save Our Ship, enfin, est un dialogue entre Isabelle Duthoit (clarinette) et Christian Kesten (voix) dans lequel le silence relie vocalises extravagantes et souffles alambiqués, et qui défend becs et ongles l’idée que le langage est d'abord affaire de respiration. Formant ensemble un objet comme on en fait presque plus, trois disques (expliqués presque sur papier) et trois livres (de ceux que l'on ne peut parcourir longtemps sans les entendre aussi) exposent de quelles façons Jacques Demierre s'inquiète aujourd'hui encore de sons et de langages. Comment, en d'autres termes, le « responsable musical » s'attache à soigner toujours ses amours de jeunesse.
1. Peter Zumthor (dir.), Corps Sonore Suisse, Birkhäuser, Bâle, 2000.
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