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chronique du 12/05/2010
Bring Me The Head Of Manuel Bienvenu
Manuel BIENVENU
Label/distributeur : Double Bind/Rue Stendhal

Paru en 2007 au Japon, où il s’était expatrié, Bring Me The Head Of…, second album de Manuel Bienvenu, bénéficie enfin d’une sortie française. Et confirme les talents de songwriter de ce musicien découvert aux côtés de Benoît Burello dans Bed. La soirée de concerts organisée le 20 mai aux Voûtes, à Paris, pour accompagner cette parution s’annonce cosmopolite et passionnante.

Manuel Bienvenu fait partie de ce petit cénacle de songwriters de première classe qui, en France, excellent à tracer de passionnants chemins de traverses entre la folk, la pop et le post-rock : les Centenaire, Angil, Syd Matters, par exemple, ou encore, et surtout, Bed. C’est d’ailleurs sur scène, en compagnie de ce dernier groupe – que son leader, Benoît Burello, semble malheureusement avoir pour l’instant mis en stand-by – que l’on avait découvert le musicien, vers le mitan des années 2000 : Manuel Bienvenu y jouait de la contrebasse, et le groupe interprétait sur scène un morceau de sa composition : le merveilleux Tango On The Sidewalks, que l’on allait retrouver en ouverture d’Elephant Home, premier opus paru sous son nom en 2005. Un morceau dont la subtilité harmonique, la douce mélancolie (pourtant baignée d’un soleil lointain, transparaissant en l’occurrence dans un tempo languide et chaloupé), les arrangements raffinés, le chant lointain et pourtant caressant évoquaient en effet ces climats vaporeux dans lesquels Bed est passé maître – des climats eux-mêmes hérités des plus belles heures (et marges) d’une certaine pop britannique, de Robert Wyatt et Nick Drake à Brian Eno et Mark Hollis, en gros.

Dès l’écoute des premiers morceaux de Bring Me The Head Of Manuel Bienvenu, second album enfin disponible sous nos latitudes – après une première sortie, voilà trois ans, au Japon, où son auteur s’était exilé –, le rapprochement avec Bed s’impose de nouveau avec une acuité renouvelée. Que l’on ne se méprenne pas ici : il ne s’agit nullement d’imposer quelque paternité encombrante – la musique de Manuel Bienvenu n’est en rien épigonale. sous-entendant. Plutôt de souligner d’indéniables de fécondes affinités artistiques. A l’évidence, Manuel Bienvenu a suivi sur ce deuxième disque la voies empruntée avant lui par Benoît Burello sur New Lines, troisième et dernier album en date de Bed, publié il y a (déjà !) cinq ans : une voie vers davantage de lumière, vers une musique toujours luxuriante et raffinée, mais qui n’aurait pour cela plus besoin de se cantonner aux sempiternels accords mineurs ; une pop majeure, donc, décomplexée bien que toujours intimiste. New Lines s’ouvrait ainsi avec Newsprint, cavalcade échevelée sous haute influence krautrock – mais c’était bien avant le revival actuel, et d’une manière autrement ambitieuse : Newsprint est selon moi l’un des très grands morceaux des années 2000, dont il faudrait passer des heures à disséquer les partis pris de production et l’écriture éblouissante. De la même manière, Bring Me The Head… s’ouvre lui aussi sur un titre au tempo enlevé et binaire : Healthy Inc. Lux est elle aussi, mais à sa manière, une musique qui appelle au road-trip, une pop-song sinueuse et imparable à la fois, tout en chausse-trapes mélodiques ménageant de brusques dégagements sur des échappées lyriques… Une parfaite introduction à un disque dans lequel le soleil semble avoir pris un léger avantage sur le fog.

Album tout à la fois précieux et direct, intimiste et accueillant, Bring Me The Head… a été enregistré comme le sont la plupart des disques contemporains : en plusieurs étapes, au gré des home-studios, de l’inspiration du moment et de la disponibilité des musiciens invités. Les fondations (basse/batterie/guitare) en ont été posées, en quatre sessions au Studio Popcorn, par Manuel Bienvenu et son fidèle acolyte, l’omniprésent et incontournable Jean-Michel Pirès, l’un des batteurs les plus demandés de l’Hexagone (NLF3, Married Monk, Bed, Yann Tiersen…). Le reste – des couches d’overdubs, souvent réalisés par Manuel Bienvenu lui-même, multi-instrumentiste tous terrains (du clavecin au Casiotone, de la kora malienne au surdo brésilien) – est venu au fur et à mesure sertir ces chansons avec un singulier à propos, leur conférant toute la délicatesse qu’elles requièrent. Car si l’influence du « post-rock » est perceptible dans le choix d’une production plutôt brute et aérée, dans laquelle la voix se tient en retrait, Manuel Bienvenu est avant tout, on le répète, un songwriter de première classe – celle des Paddy McAloon (Prefab Sprout) et autre Philippe Auclair (Louis Philippe) : on reste par exemple subjugué par les finesses harmoniques qui émaillent le tubesque et enchanteur I Wouln’t Want To Drive A Lorry Round These Curves, digne successeur de Tango On The Sidewalks. Qu’is aillent butiner du côté du jazz ou des musiques brésiliennes, les dix premiers morceaux de Bring Me The Head… distillent une singulière saudade, déploie un univers auquel font écho les textes et photos de pochette. A tel point que l’on est presque choqué, à la première écoute, lorsque débute Good Luck Mr Gorbatchev : un titre non plus chanté, mais parlé, et cette fois en français (il est écrit par Stéphane Rosière), qui ouvre in extremis l’album sur des horizons bien différents. Mais l’incongruité se dissout peu à peu, à mesure que la musique, à l’unisson d’un texte de plus en plus bizarre et intrigant, se fait plus hypnotique…

Good Luck Mr Gorbatchev concluait l’édition japonaise de l’album. A ce point, on en aurait presque oublié l’analogie avec Bed si, en tout fin d’album, un morceau « bonus », spécialement réalisé pour cette sortie française, ne venait nous adresser un ultime clin d’½il, et nous rappeler à nos intuitions de départ en même temps que les corroborer : une magnifique reprise de… Newsprint, qui, à la fois songeuse et résolue, qui constitue rétrospectivement la meilleure des conclusions à ce disque au fil duquel la douceur et l’amertume semblent esquisser un langoureux pas de deux. Un disque qui raconte en filigrane combien les amitiés et les rencontres musicales peuvent être source d’émulation.

C’est d’ailleurs le sens de la soirée de lancement qui se tiendra, le 20 mai prochain, aux Voûtes, à Paris. Autour de Manuel Bienvenu et de ses complices d’ici (Jean-Michel Pirès) ou de là-bas (le guitariste Masayuki Ishii, qui l’accompagne toujours au Japon), se succédera une théorie de musiciens singuliers de tous les continents : The Walker Smith Project, projet du britannique Colin Ozanne ; Lost Planets, trio « power pop » au sein duquel se cache Benoît Burello ; The Observatory, quatuor originaire de Singapour mariant dont les quatre albums sont « comme une ode à Nick Drake et au krautrock, au Brésil et au math-rock »


> Soirée de concerts, le jeudi 20 mai à partir de 19h aux Voûtes, 19, rue des Frigos Paris XIIIe.

David SANSON
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