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COMPTE RENDU
Visions du monde
Le meilleur des mondes (du point de vue de la collection du Mudam)
date de publication : 08/03/2010 // 5569 signes
Pour sa première exposition au Mudam du Luxembourg, qu’il dirige depuis janvier 2009, Enrico Lunghi propose un regard singulier sur la collection, à travers le spectre du livre d’Aldous Huxley Brave New World, paru en 1932.
Cette collection initiée depuis 1996 par Bernard Ceysson a été enrichie par Marie-Claude Beaud, responsable de la préfiguration et première directrice du Mudam de 2000 à 2008. Avec aujourd’hui 423 œuvres d’art contemporain, la collection forme un ensemble cohérent, engagé, composé d’œuvres parfois grinçantes à l’image de la vidéo Men in Pink de Sylvie Blocher réalisée pour l’exposition Luxembourg, les Luxembourgeois en 2001, ou bien de l’installation Sans titre ( Arbeit macht frei) (1992) de Claude Lévêque. Sans rompre avec l’esprit d’origine, la collection s’est enrichie ces dernières années d’œuvres majeures, notamment de Su-Mei Tsé, jeune Luxembourgeoise d’origine germano-chinoise qui a reçu le Lion d’or à la Biennale de Venise en 2003 pour son œuvre Air Conditioned. Many. Many Spoken Words (2009) est une œuvre au silence assourdissant comme peut l’être sa sculpture en bois de noyer inspirée des variations Goldberg de Bach interprétées par Glenn Gould entre 1955 et 1981 (2009). L’œuvre de l’artiste plasticienne Su-Mei-Tsé, violoncelliste de formation, déploie ainsi un univers étrange fait d’oxymores. La fontaine, pastiche d’une sculpture baroque (Many Spoken Words), déverse un flot continu d’encre de Chine. Comme autant de mots avortés, l’encre s’écoule pour reformer le substrat de la littérature.
L’exposition Le meilleur des mondes (du point de vue de la collection du Mudam) s’appui sur la polysémie du titre du roman d’Aldous Huxley ouvrant selon les traductions (« le meilleur des mondes » ou « Brave new world ») à des interprétations multiples, tour à tour gages d’espoirs, d’encouragements ou de désillusions. Pour autant, ce roman éveille un univers précis centré sur les questions de vitesse, de mutations génétiques, de conditionnement de groupes sociaux réunis par un système de castes. Or, l’esprit d’Aldous Huxley fait ici défaut. L’exposition ne présente que quelques rares œuvres d’anticipation avec les dessins de Steven C. Harvey (Ark, 2007). Les maquettes de champs de batailles de Jan Fabre, peuplées d’armées de scarabées (La Bataille chez Gulliver et La Bataille de Saint Scarabée, 1998), opposent une vision manichéenne du monde dont l’issue semble jouée d’avance. Dans les deux versions (noire et blanche), les troupes, serviles et prêtes à l’attaque, sont engluées dans un paysage apocalyptique du paysage que ni la foi ni le pouvoir ne parviendront à sauver. Le ton est désormais donné. L’exposition s’épanche alors sur les artifices de notre société, dignes des pires prémonitions d’Aldous Huxley. Inspiré d’une comédie des années 60, le tableau de la jeune artiste californienne Rosson Crowe intitulé Girl Happy (2007) offre une image à la fois luxuriante et décatie de la société du spectacle. Fidèle à sa palette brillante et haute en couleur, l’artiste esquisse dans une gestuelle parfaitement maîtrisée le devenir de ce monde superficiel.
Vient alors le temps de l’analyse de nos rêves déchus, des utopies auxquelles il a fallu renoncer. La vidéo Men in Pink de Sylvie Blocher en dit long sur les raisons de ces échecs, sur l’impossible reconnaissance de la différence. L’artiste invite les chanteurs d’un chœur parisien d’homosexuels, Les Caramels fous, à entonner l’Internationale avant de poursuivre par la chanson des sept nains qui s’en vont joyeusement au travail. Les hommes en complet noir - clin d’oeil aux banquiers luxembourgeois - passent stoïquement d’un registre à l’autre, s’affublant au passage d’un bas rose qui rend leurs visages grimaçants. La caméra s’arrête sur chacun d’eux comme si l’artiste voulait saisir ce tiraillement entre le souci des apparences et l’impossible affirmation de soi. Un peu comme dans l’ouvrage d’Aldous Huxley où chacun est programmé pour participer à la vie sociale, l’intimité devient de plus en plus ténue. Elle se joue sur le ring de Claude Lévêque ou bien dans la vidéo Homme à Femmes (Michel Debrane) (2004). Dans cette œuvre de l’artiste irlandais Gerard Byrne, un acteur, Michel Debrane, endosse le rôle de Jean-Paul Sartre, lorsqu’en 1977 l’écrivain se livre dans un entretien sur ses nombreuses relations amoureuses et sur les liens qui l’unissent à Simone de Beauvoir.
Finalement, l’exposition du Mudam se veut fidèle à sa traduction anglaise (Brave new world). Les œuvres présentées invitent à penser le monde différemment, à aiguiser son regard critique, comme le suggère l’œuvre Solutions for Building a Common Future (2005) ? L’artiste Alexandra Croitaru a imaginé un puzzle dont une pièce, aux contours de l’Ukraine, est impossible à enchâsser. Une lime à ongles permet d’en rectifier la forme pour que le pays puisse enfin rentrer dans le moule européen. L’inadaptation aux contingences de ce monde ouvre la voie à d’autres œuvres très personnelles qui reposent sur la déconstruction. L’installation de l’artiste bulgare Nedko Solakov The truth (The earth is plane, The plane is flat), 1992-2003 rappelle combien le meilleur des mondes reste sans doute celui que l’on se fabrique pour soi-même.
>Le meilleur des mondes (du point de vue de la collection du Mudam), du 30 janvier au 23 mai au Mudam, Luxembourg. www.mudam.lu
Alexandra Fau |
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