COMPTE RENDU (In)certains regards Les Etats généraux du film documentaire de Lussas
date de publication : 06/09/2010 // 17010 signes
Découvrir des ½uvres documentaires non formatées d'une pleine liberté de ton et de forme, d'aujourd'hui et d’hier, d’ici et d’ailleurs, débattre sur des questions d'écriture cinématographique, s'interroger sur les enjeux esthétiques, politiques et économiques du genre, c'est le copieux menu offert par le festival ardéchois à la fin de l'été. Goûteux, généreux et stimulant.
Parole de festivaliers : « Lussas joue sur la frustration tellement il y a de chouettes propositions en même temps ! » Et sans don d’ubiquité, il faut choisir parmi les six lieux de diffusion et les multiples sections. Le rattrapage est néanmoins possible grâce à la vidéothèque. Cette 22e édition des Etats généraux du film documentaire est sans conteste un bon cru. Un festival sans compétition de qualité, proche d'une université d'été avec ses deux séminaires, ses nombreux débats et ses rencontres professionnelles. Cette année l'écriture numérique et les frontières extrêmes du documentaire furent interrogées, tandis que les professionnels invitaient à une réflexion commune sur le travail des producteurs. Le festival de Lussas donne la possibilité de découvrir des films singuliers qu'on ne verra ni en salle ni à la télévision, sauf quelques exceptions. En effet, des 142 films projetés durant la semaine, seulement une petite poignée sera visible sur support DVD. Mais les cinq doigts de la main suffisent pour compter les films diffusés en salle ! Il faut donc saluer le gros travail de la Maison du doc, qui gère depuis 1994 une base de données sur les films documentaires européens francophones (www.lussasdoc.com/maisondudoc) et compte à ce jour près de 25 000 titres accessibles sur place ou à distance. Ce lieu fédérateur permet ainsi de voir les ½uvres du cinéma documentaire.
Entre nos mains, de Mariana Otero a ouvert le festival devant plus de mille personnes. Confrontés à la faillite de leur entreprise de lingerie, des salariés tentent de la reprendre sous la forme d'une coopérative en 2009. La réalisatrice filme leurs interrogations, leur réticence face au risque de l'inconnu, mais aussi leurs élans et leurs espoirs. Une histoire collective fragile se construit sous nos yeux et la parole des femmes peu à peu s'affirme. Plusieurs se sont investies pour la dernière scène du film, qui marque une rupture et que l'on ne révélera pas. Placer le patron de cette petite entreprise hors champ est un choix radical, et dans ce huis clos, l'extérieur est à l'intérieur. Entre nos mains fait partie des exceptions et sort en salle début octobre. A voir assurément. Parmi la moisson proposée, plusieurs ovnis nous embarquent loin, au plus proche des personnages. On pense au film de Artur Aristakisian, Les Paumes de la mendicité (1994) proposé dans le cadre de la section « La route du doc », consacrée cette année à la Russie. Une plongée dans le monde des mendiants et des exclus en Moldavie en quête d’un peu de subsistances. La force du silence de ces images brutes en noir et blanc est inénarrable. Seuls surgissent de temps à autre des extraits du Requiem de Verdi et l’exhortation du réalisateur à ne jamais rentrer dans le système en embrassant la vie des fous et des marginaux. On pense aussi à Mafrouza d’Emmanuelle Demoris dans la section « Séance spéciale » – un documentaire fleuve en cinq épisodes (de 2h30 chacun) qui retrace la vie des habitants du quartier Mafrouza, un bidonville d'Alexandrie construit sur le site et les vestiges d'une nécropole gréco-romaine. Elle filme des gens ordinaires de la trempe des personnages de Naguib Mahfouz, hauts en couleur avec un sens aiguisé de l'humour et de l'autodérision. Cette chronique polyphonique captivante nécessita deux ans de tournage et trois ans de montage et donna lieu à un pré montage de 25 heures ! La réalisatrice recherche un distributeur. Qu’on se le dise !
Des films proposés par la Scam, coup de c½ur pour Nostalgie de la lumière de Patricio Guzman, qui se déroule dans le désert d’Atacama au Chili. La place du minéral, le tempo du film et son ton apaisé marquent une rupture dans l'½uvre du cinéaste, en colère contre l'oubli des jeunes générations de la période de Salvador Allende et de Pinochet (qui ne figure pas dans les manuels scolaires !). Avec sensibilité, il aborde métaphoriquement la mémoire. On y voit aussi une poignée d'irréductibles femmes qui continuent inlassablement à chercher les os de leurs disparus : « Nous constituons un problème pour la société, nous sommes la lèpre du Chili. Ceux qui ont une mémoire peuvent affronter la fragilité de la vie. Ceux qui n’en ont pas ne peuvent aller nulle part. » Grâce au prisme de l'astronomie, le propos de Patricio Guzman transcende son pays. En partenariat avec l’Ina, la Scam a également offert la 10e Nuit de la Radio – Les Oreilles ont des murs - sous la voûte étoilée de St-Laurent-sous-Coiron, un petit village proche de Lussas. On y a entendu de belles pépites radiophoniques sur le thème très actuel de la censure et de l’autocensure. Quant à la journée organisée par la Sacem, on retiendra la passion communicative du réalisateur et producteur Eric Darmon dans un secteur en grande difficulté. Spécialisé dans le portrait de compositeurs, l'homme se définit comme un interprète. Son instrument : la caméra. Avant de se consacrer aux documentaires musicaux, il filma pendant trois ans le travail de Tartuffe d'Ariane Mnouchkine, enregistrant plus de 590 heures ! Elle dit de lui : « Le réalisateur de documentaire est une éponge qui doit tout absorber et restituer l'essentiel. Mais il en garde toujours un peu pour lui car chaque film est une pièce de son puzzle intime. »
Enfin dans la section « Incertains regards » – une sélection non compétitive de documentaires francophones européens réalisés en 2009-2010 –, on a vraiment aimé Maniquerville, du cinéaste paysan Pierre Creton. Sorti en salle fin juin, il a fait peu d'entrées malgré de bonnes critiques. Le sujet, il est vrai, est peu accrocheur : des lectures de Proust dans un centre de gérontologie en Normandie voué à fermer ses portes. Entre cruauté et bonheur de vivre, le film se déplie par petites touches et donne de l'épaisseur au temps en creusant la transmission entre les âges et les époques. Troisième volet d'une trilogie générationnelle sur le pays de Caux, Maniquerville est ancré dans la terre sans aucune envolée lyrique. Françoise Lebrun lit aux pensionnaires des pages de A la recherche du temps perdu et l'analogie avec le roman offre un écho pertinent. C’est rugueux, troublant et sublime. Dans d'autres registres, on a aussi aimé La Quemadura de René Ballesteros, La Maison de Jean de Valérie Garel, La Tôle et la peau de Claude Hirsch…. Le programme de cette section est confié à deux professionnels pendant trois ans. Décision collégiale et durée limitée, des spécificités Lussassoises que l'on aimerait voir propager dans les autres festivals ! Gérald Collas, producteur à l’Ina, termine son mandat et Pierre-Marie Goulet, réalisateur, l’a rejoint cette année. Deux regards différents qui se complètent pour proposer un menu varié témoignant de la vivacité du genre. Zoom donc sur « Incertains regards » grâce à la rencontre des deux hommes.
L'absence de compétition a-t-elle une incidence sur votre programmation ? Pierre-Marie Goulet : « Dans un festival compétitif, nous sommes sans cesse poussés à la comparaison hâtive : ce film est ceci ou cela plus ou moins que tel autre, alors que leurs enjeux peuvent être radicalement différents. Ici, l’absence de compétition permet d’éviter une comparaison entre des films qui n'ont pas à être comparés. Gérald Collas : « Nous choisissons les films pour ce qu'ils sont et non par rapport à une programmation antérieure dans d'autres festivals ou par leur caractère inédit. Nous avons carte blanche et je connais peu d’endroits aussi libres que Lussas.
Vous avez choisi de nous faire découvrir 24 films très différents de 12 à 155 minutes, une sélection draconienne parmi une profusion de films. Combien en avez-vous reçus cette année ? G.C. : « Un millier. Un chiffre en constante augmentation comme dans tous les festivals. Ce n'est pas particulier à Lussas. Un millier, cela représente près d’un tiers de la production annuelle des documentaires puisqu’il s’en produit entre 3000 et 4000. Et un tiers, c'est mieux que la base à partir de laquelle travaillent les mesures d'audience de la télévision ! De même on note un public de plus en plus nombreux dans les festivals documentaires et la multiplication de ces festivals, notamment thématiques.
Vous occupez donc une position d'observateur privilégié des créations documentaires depuis trois ans. Peut-on dégager des grandes lignes ? G.C. : « Sont présents de nombreux films pour la télévision, très intéressants sur le plan du contenu, mais qui ne sont pas du cinéma documentaire. Le seul contenu informatif n'est pas suffisant. Au niveau des thématiques récurrentes, on trouve de nombreux films liés à des commémorations (anniversaires d'événements historiques), et ceux qui traitent d'un pays sous les feux de l'actualité (comme la Chine avec les jeux olympiques ou encore l’Iran).
L’abondance de films s'explique notamment par l'évolution technique – l’allégement considérable du matériel – et par un coût plus faible qui ont permis une démocratisation... G.C. : « Oui, ces mutations permettent une émancipation vis-à-vis de l'industrie. Mais les salaires des réalisateurs sont faibles, pour certains inexistants, et beaucoup de films sont réalisés dans la douleur. Les bouclages des productions sont aussi de plus en plus difficiles.
En termes d'écriture, avez-vous relevé des nouveautés ? G.C. : « La nouveauté ne me passionne pas. Les critiques sont en attente de nouveauté. Les générations se renouvellent mais les nouveaux auteurs réinventent-ils autre chose ? La question reste ouverte. Si l'on prend l'exemple de Sylvain George, l'écriture de son film Qu'ils reposent en révolte est-elle nouvelle ? Elle est sans doute singulière mais se situe aussi dans l’héritage d'un grand cinéma d'avant-garde. P.-M.G. : « On peut prendre aussi l'exemple du film Sotchi 255 de Jean-Claude Taki, un film de 2h tourné avec un téléphone portable. Il n'est pas présenté ici parce qu'il est tourné avec un téléphone portable, de la même manière que les films de Sylvain George ou Pierre Creton ne sont pas présentés ici parce qu'ils sont en noir et blanc ou tel autre film parce qu'il est tourné en HD ou en miniDV. Ce qui nous intéresse n'est pas la nouveauté de l'outil en soi mais, entre autres raisons, la manière dont le film tisse des liens entre différents blocs a priori disparates.
Quelles thématiques ressortent dans votre programmation ? G.C. : « Renouer les fils de la mémoire, l'oubli, le silence. Et la résistance qui passe par la parole. Mais ce qui caractérise l'ensemble de notre sélection, c'est la diversité. Cette diversité n'est pas là pour faire panorama, mais pour rendre justice à ce foisonnement du documentaire de création.
L'international est aussi fortement présent dans cette section francophone européenne. Cela a t-il été toujours le cas ? G.C. : « Oui, là encore ce n'est pas spécifique à Lussas. Un film francophone c’est un film produit par un pays francophone. Le réalisateur peut être aussi bien chinois, italien, iranien que français ou belge.
Quels sont vos critères de sélection dans ce foisonnement ? Vous expliquez dans votre texte de présentation que vous essayez de naviguer entre deux écueils : des films qui privilégient l’informatif au détriment de l’écriture et inversement trop de formes sans contenu. P.-M.G. : « Etant réalisateur, le risque pour moi était de privilégier un cinéma, des films, qui iraient dans le sens de ce que je recherche dans mon travail. Pour regarder ces films, je devais éliminer au préalable mes a priori. A partir de là, il s'agissait de reconnaître les films qui proposaient à la fois un sujet intéressant et un travail sur le cinéma, travail qui pouvait être parfois très éloigné de mes propres options. G.C. : « La sélection est un travail de critique. Et la critique, comme disait Jean Douchet, c’est d'abord l'art d'aimer. C’est un travail d’amateur plus que de professionnel. Mais lorsque les amateurs cultivent leur passion, ils affûtent leurs goûts et deviennent de plus en plus pointus. Le jugement esthétique s'appuie sur des valeurs artistiques, déontologiques et politiques. Enfin notre sélection s'effectue aussi pour les spectateurs, sans chercher à flatter leur goût. Nous sommes très attentifs au retour du public dans les débats après la projection pour voir si nos coups de c½urs sont ou non partagés. Dans nos métiers, on a souvent des contacts faibles avec les spectateurs. Lussas offre ce retour direct et c’est précieux. Les réalisateurs restent toute la semaine et sont souvent abordés dans la rue ou au café. C'est tellement dur aujourd'hui dans le cinéma documentaire que s'il n'y avait pas ces moments-là de rencontre avec le public, quelque chose manquerait au cinéaste, je crois que leurs films ne se réalisent véritablement qu’avec ces moments d’échange. C'est irremplaçable.
Peut-on aussi parler de fidélité à certains réalisateurs et producteurs ? G.C. : « Oui, Sylvain George est l’exemple le plus marquant puisqu'on accueille son cinquième film. L'an dernier on a projeté L'Impossible - pages arrachées, et il y a deux ans, ses trois premiers courts métrages. Nous avons également une fidélité avec les Ateliers Varan qui forment de nombreux stagiaires de par le monde. Nous avons présenté l'an passé deux films sur l'Afghanistan et cette année ce pays est encore présent avec Les Fantômes du zoo de Mahbooba Ibrahimi.
Chaque séance est composée de deux ou trois films. Cette composition n'est pas nécessairement thématique, elle peut être aussi sur le plan de la forme. Comment concoctez-vous chaque séance ? P.-M.G. : « Nous essayons que les films ne se nuisent pas les uns les autres. Si nous mettions dans la même séance des films trop proches d'un point de vue formel, nous susciterions d'emblée des comparaisons et on retomberait dans les travers d'une compétition. Ici l'enjeu n'est pas quel est le meilleur film, mais de "voir" les films. Nous essayons de rapprocher des films pour provoquer des résonances entre eux et ainsi amplifier l’acuité de notre regard sur chacun d'eux. C'est souvent très intuitif.
Vous écrivez dans votre texte de présentation : « Le cinéma documentaire fut un genre longtemps tenu pour secondaire, voire mineur par certains cinéphiles, la critique et même les professionnels. Banc d'essai pour débutants, exercice ponctuel pour cinéastes confirmés, longtemps le documentaire a dû composer avec cette image réductrice et surtout oublieuse de l'histoire du cinéma, de ses origines mais aussi de chacune des révolutions qu’il a connues. (…) Bénéficiant de plus de liberté que la fiction très tôt liée au marché, le documentaire a offert un vaste champ d'expérimentations aux cinéastes et à leurs collaborateurs. » Qu’en est-il aujourd’hui ? G.C. : « La séparation cinéma / cinéma documentaire n'existait pas dans les années 20. Je me souviens de l'affiche de Nanouk l’esquimau. Il n'était pas écrit : "documentaire", mais : "un grand film d'aventure !" Les cases de la télévision ont rangé le documentaire du côté du reportage et de l'information. En réaction, le terme "documentaire de création" a été élaboré par les auteurs, les producteurs et le CNC pour faire une séparation avec l’information et les magazines, faire accéder ce genre à une véritable reconnaissance. C'était politiquement important il y a vingt ans de mettre en avant le terme documentaire. Aujourd'hui c'est le terme de cinéma qui est le plus important à faire valoir. Des milliers d'heures de documentaires sont produites. Le secteur fait travailler beaucoup de monde et l’on compte 700 sociétés de production. Mais où est le cinéma ? »
Les Etats généraux du film documentaire ont eu lieu du 22 au 28 août à Lussas.
A voir en salle : - Entre nos mains de Mariana Otero (sortie le 6 octobre) - Nostalgie de la lumière de Patricio Guzman (sortie le 27 octobre) - Fix Me de Raed Andoni (sortie le 10 novembre) - Maniquerville de Pierre Creton (sortie fin juin) - Film socialisme de Jean-Luc Godard (sortie en mai)
En espoir d’une sortie en salle : - Mafrouza – cycle de cinq films - de Emmanuelle Demoris - L’Autobiographie de Nicolae Ceausescu de Andrei Ujica - Qu'ils reposent en révolte de Sylvain George - et les centaines d’autres…
A voir sur Arte : - Auschwitz, premiers témoignages de Emil Weiss - 93 la belle rebelle de Jean-Pierre Thorn, fin novembre.
A voir en DVD : - la collection DVD Etats généraux du film documentaire, une sélection de films programmés à Lussas en 2009 et 2010 et la collection Cinéma du Réel 2010 sur www.docnet.fr - de Eric Darmon : Looking Glass (2005) ; Pierre Henry ou l’art des sons (2007) ; Steve Reich, Phase to face (sortie en janvier 2011).
A écouter : 10e Nuit de la Radio Scam / Ina : Les Oreilles ont des murs, le 11 octobre au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles (Bozar) et le 3 décembre à Longueur d’ondes (Brest) - www.scam.fr
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