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Carnets du sous-sol
Trilogie théâtrale

date de publication : 01/03/2010 // 6763 signes

Journaliste de profession mais également écrivaine, Svetlana Alexievitch crée des œuvres fortes et dérangeantes avec pour décor le monde soviétique et son Histoire, avec ses vérités parfois mises sous silence, qu’elle conduit vers la lumière au travers de son écriture.

Svetlana Alexievitch consacre une part importante de sa vie à recueillir les paroles d’acteurs anonymes de l’Histoire. « Au ras des pâquerettes », dit-elle. Paroles venues du sous-sol, pourrait-on penser. A la croisée de ses deux métiers, écrivaine et journaliste, elle consigne des témoignages, les trie, les compile dans des ouvrages qu’elle crée, littéraires et dissidents. « Je me sers du journalisme pour me procurer les matériaux mais j’en fais de la littérature, confie-t-elle. Sur une centaine de pages d’entretien, il m’arrive de garder deux paragraphes ». La Supplication est ainsi né de récits de survivants de Tchernobyl (scientifiques, médecins, soldats, riverains..) et reste interdit en Biélorussie. Et Cercueils de zinc, recueil de témoignages de soldats ayant pris part à la guerre en Afghanistan (ou de mères de soldats morts là-bas), lui a valu d’être jugée à Minsk en 1992 pour atteinte à la mémoire des soldats soviétiques.
Svetlana Alexievitch, dont les ouvrages irritent donc fortement le président biélorusse Loukachenko, vit depuis quelques années en exil, “à l’Ouest“ (en France, en Italie, maintenant à Berlin). Son courage et son action évoquent, dans une version moins tragique, la trajectoire de la journaliste russe assassinée, Anna Politkovskaïa. Comme elle, Alexievitch donne en effet la parole aux acteurs d’une Histoire que les régimes veulent écrire à leur façon, à ceux qu’on préfère enfermer dans les sous-sols de la maison Nation. Nicolas Struve avait d’ailleurs sous la direction de Lars Noren joué dans une pièce consacrée à Politkovskaïa. Il a ensuite décidé de mettre en scène Ensorcelés par la mort, d’après une œuvre d’Alexievitch, qui a été repris cet hiver au Nouveau Théâtre de Montreuil et constituera un des trois piliers de la trilogie consacrée à la biélorusse au théâtre d’Ivry. Le Théâtre retrouve dans ces conditions sa fonction d’Agora.
Dans Ensorcelés par la mort, comme dans la majorité de ses – peu nombreuses - œuvres, Alexievitch s’attaque donc aux mythes de l’Histoire nationale. Ici, elle a recueilli, après l’effondrement du régime soviétique, les témoignages d’anciens membres du parti communiste russe, qui devant l’écroulement du système ont tenté de se suicider. Non pas qu’ils se fussent sentis menacés, mais parce qu’ils ne tenaient plus debout “simplement“ de voir leur monde tomber.
Incapables de vivre dans ce nouvel univers qui signe la mort de leurs illusions, et qui, par l’entremise des jeunes générations, les rejette violemment, ces anciens encartés ne sont pourtant ni d’ex- fanatiques, ni d’anciens potentats ayant investi de grandes ambitions dans leur engagement. « Je n’arrive pas à ne plus aimer ce qui faisait partie de moi », dit l’une pour expliquer son geste. L’autre : « Notre religion, c’était un avenir qui ne viendra jamais, et j’en suis l’otage ». Et un dernier : « l’idée de la mort me rattache à nouveau à quelque chose qui me dépasse ».
C’est donc véritablement un attachement viscéral à ce monde sombrant qui les ensorcèle. Quelque chose d’irrationnel et d’inéluctable. Du point de vue des mécanismes à l’œuvre dans leur histoire, le spectateur n’apprend pas grand-chose : l’adhésion à l’utopie des lendemains qui chantent, l’endoctrinement précoce, l’ horizon unique des membres d’une nation tournée toute entière vers l’accomplissement du projet “communiste“. Mais ce qui fascine est que le récit de ces vies déploie l’image d’une superposition totale entre le devenir de la nation et celui de l’individu. Une superposition absolue pour chacun de ces anciens membres du parti qui se rend particulièrement palpable à travers la récurrence d’un schéma familial substituant aux liens parents-enfants celui de l’amour de la “mère patrie“. Evidemment, on pense à la figure du « petit père des peuples » mais rien n’explique vraiment la réussite complète de ce processus de remplacement. D’ailleurs, les personnages versent assez peu dans l’explication psychologique. Ils détaillent davantage l’enchaînement des faits et laissent ainsi planer sur leur histoire le sentiment d’une fatalité qui tient de la beauté tragique. « Le parti, il n’y a rien que j’aie aimé aussi passionnément, mis à part la mort » affirme Vassili Petrovitch, 87 ans, membre du parti communiste depuis 1920. Pour ces rescapés, il s’agit donc de raconter un sentiment qui dépasse de loin l’attachement idéologique et qui renvoie bien plus l’Homme à son besoin de croire, de vibrer, de s’allier, de donner un sens à sa vie, jusqu’à se donner la mort (donner un sens à sa vie, n’est-ce pas d’ailleurs plutôt donner un sens à sa mort ?).
En ces temps de post-utopies, où il fait bon taper sur les idéologies, le spectateur se fait donc témoin nostalgique d’un aveuglement naïf et inéluctable. Il y a quelque chose de consensuel, pourrait-on regretter, dans le discours que font porter Alexievitch et Struve à ces personnes-personnages, quelques images trop pittoresques (les komsomols, les défilés…), mais aussi dans cette quasi-psychanalyse de l’engagement l’évocation d’une zone indéfinissable qui rend l’être humain vulnérable, généreux, ouvert, béant jusque dans sa chair à l’affect dont peut l’abreuver le pouvoir politique.
Du côté des victimes encore, que l’Histoire range du côté des assassins, les soldats de Cercueils de zinc parleront à Ivry sous la direction de Stéphanie Loïk, en alternance avec ces femmes interrogées pour La Guerre n’a pas un visage de femme. Celles-ci ont combattu contre l’armée allemande durant la seconde guerre mondiale (il y a sans doute chez Alexievitch une interrogation sur le féminin dans la société et dans l’Histoire qui traverse l’ensemble de ses œuvres). Le “théâtre documentaire“ n’est pas un art facile à manier. Les comédiens de Struve avaient cette qualité d’incarner sans forcer, de prêter des personnages aux mots, avec distance et sensibilité, dans une forme d’absence qui en disait long sur le fait qu’ils avaient déjà acté leur disparition du monde. Les jeunes comédiens réunis par Stéphanie Loïk vivront certainement à leurs côtés une expérience qui ébranle.

Trilogie Svetlana Alexievitch, au Théâtre des Quartiers d’Ivry, du 9 au 27 mars.

Crédits photos : Anne Gayan et Christine Soma

Eric Demey
à visiter
http://www.theatre-quartiers-ivry.com/
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