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COMPTE RENDU
Raharimanana : décomposition et sublime
Un verbe précis et inventif

date de publication : 30/01/2012 // 5827 signes

Poète de la décharge, le personnage de Za râle, rit, rugit sa folie tragi-comique. A travers deux textes de l’écrivain malgache, le metteur en scène Thierry Bédard, hanté par la violence, donne sa vision de l’œuvre, à la Maison de la Poésie de Paris.

« Za m’escuze », Za, ce personnage tragi-comique qui zozote après avoir perdu ses dents sous la torture, est fou. Sous couvert de délire, il peut tout dire. S’il prétend s’excuser, dès les premières lignes du roman Za, de Raharimanana, c’est pour mieux s’emparer de la parole et ne plus la lâcher. « Za vous prend les mots » et, dans sa bouche, les mots sont libres, fastueux, puissants.

Le personnage de Za, poète de la décharge, philosophe du trottoir, a promené ses râles insolents sur quelques scènes françaises, dans la mise en scène de Thierry Bédard, incarné avec une folie et un humour d’une grande justesse par le comédien Rodolphe Blanchet. Il se livre à Paris, à la Maison de la poésie, chaque dimanche jusqu’à la mi-février, sous le titre Excuses et dires liminaires de Za. Dans le même temps, Des ruines, autre texte de Raharimanana mis en scène par Thierry Bédard, est présenté du mercredi au dimanche.



Extrait du spectacle. 

Raharimanana, né à Madagascar en 1967, vivant en France, est un auteur contemporain majeur, par ses thématiques – la mémoire, les traces actuelles de l’esclavage et de la colonisation – et par son verbe, précis, fulgurant, inventif. Il a publié des romans (ZaNour 1947…), des recueils de nouvelles (Lucarne, Rêves sous le linceul), des essais et du théâtre.

« Quand on est dans un contexte comme celui de Madagascar à l’image de tant d’autres pays pauvres, il est difficile d’éviter la corruption du corps, la décomposition de soi-même face à toutes les difficultés économiques », écrit-il dans la revue Africultures. « Face à cela, je me pose cette question de l’écriture, de chercher à toujours rester dans la poésie malgré l’impossibilité. C’est cela que je donne à voir dans mes livres : cette lutte perpétuelle entre le sublime et la décomposition. »

Thierry Bédard propose sa propre lecture de l’œuvre de Raharimanana. Il a mis en scène plusieurs textes de l’écrivain, au fil d’un compagnonnage sensible, dont le très beau Les Cauchemars du gecko, présenté au Festival d’Avignon en 2009. Depuis plusieurs années, Thierry Bédard creuse la question de la violence sociale, politique ou économique. Le nouveau cycle de création qu’il vient d’entreprendre a même pour titre « La menace ». « Ces dernières années, j’ai beaucoup traîné dans des endroits d’une misère extrême, insupportable, et les histoires auxquelles j’ai été confronté ne m’ont plus quitté. “La menace”est une porte d’entrée pour analyser et comprendre ce monde de violence qui me hante », explique-t-il. C’est à travers ce prisme que Thierry Bédard regarde les écrits de Raharimanana et qu’il lui a commandé en 2010 Des ruines, un texte finement cisaillé qui tient de l’incantation, la vocifération, l’accusation. « De mes ruines j’énonce le monde futur. De mes ruines, j’annonce la fureur de demain. L’ajustement structurel : l’appauvrissement comme programme économique : dérégulation de l’économie, privatisation des entreprises, compressions des personnels – tu prends la personne et tu compresses…  dégraissage de la fonction publique – tu prends la graisse, tu jettes, tu ne gardes que l’os, moins d’enseignants, moins de médecins, abolition de la gratuité des soins et du savoir,  abolition de l’esclavage – non je rigole ! Libéralisation du commerce, libéralisation du peuple ! – Oui je rigole encore. […] Sourire. Ne pas m’étonner qu’il n’y ait pas d’ajustement structurel sur l’achat des armes, des bombes, et autres mines. »

L’écriture et l’inspiration de Raharimanana s’imprègnent de plus en plus d’autres langages – l’image, la voix, le corps. Il prépare, avec Thierry Bédard, une lecture musicale, Voix d’insurgés, tirée du travail photographique de Pierrot Men. Ces portraits d’insurgés malgaches de 1947 avaient été exposés à Avignon en 2009, avec un texte de Raharimanana. Le projet s’enrichit de la présence du musicien malgache Tao Ravao, déjà à l’œuvre dans Excuses et dires liminaires de Za. L’écrivain est aussi en résidence à Aubagne pour le projet de création Empreinte(s), avec le chorégraphe Miguel Nosibor.
 

> Excuses et dires liminaires de Za, 5 et 12 février à 18h. Des ruines, du mercredi au samedi à 20h, le dimanche à 16h, jusqu’au 12 février. Za, de Raharimanana, Editions Philippe Rey, 2008.


Crédits photo : Des ruines, de Raharimanana mis en scène par Thierry Bédard, © Christophe Raynaud de Lage.

Catherine Bédarida
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