COMPTE RENDU Guillaume Leblon, la mémoire des formes L’exposition Someone Knows Better Than Me à Saint-Nazaire
date de publication : 28/02/2010 // 5335 signes
Faisant dialoguer sculpture et architecture, l'exposition Someone Knows Better Than Me de Guillaume Leblon au Grand Café de Saint-Nazaire prolonge la réflexion de l'artiste sur la présence de l'œuvre comme mémoire d'un processus.
Les œuvres de Guillaume Leblon ne se laissent pas apprivoiser facilement. Volontairement, leur formalisme obsédé par le modernisme et leur esthétique brute, sans fioritures, rejettent le sens, dont l'avènement est retardé par un processus d'auto-définition — la littéralité de certains titres (Vue depuis l'entrée vers l'escalier, Encres déchirées, Set of shelves) entamant le plus souvent un début d'ekphrasis. Souvent indissociables de l'espace dans lequel elles se situent, même lorsqu'elles sont de proportions réduites, elles en altèrent la perception et projettent le spectateur dans une dimension autre. De la fumée diffusée au bas d'une cimaise (Landscape #1, en 2003 au SMC/CAC de Vilnius) instille chez le spectateur un doute quant à la réalité du lieu dans lequel il se trouve et à la possibilité d'un espace adjacent. Un coffrage de plâtre, formant une sorte d'excroissance débordant d'un mur et envahissant l'espace (Domestic Cliff, 2005), menace l'intégrité du white cube, dont l'artiste n'hésite pas à forcer les limites physiques avec la sculpture monumentale Four Ladders, flottant dans une salle de l'exposition Fabricateurs d'espaces à l'Institut d'art contemporain de Villeurbanne en 2008.
Pour son exposition personnelle au Grand Café de Saint-Nazaire, Guillaume Leblon a réalisé une installation, Faces contre terre, occupant toute la surface de la salle principale du rez-de-chaussée du bâtiment, modeste îlot datant de la Belle Epoque au milieu d’une ville à l'architecture moderniste. Composé de dizaines de planches (panneaux de volets, bureaux d'écoliers, plateaux de formica, etc.) glanées dans la ville et rivées au sol, l'œuvre impose sa puissance formelle, qui évoque autant une abstraction géométrique à la Mondrian, surface plane passée de la verticalité de la peinture à l'horizontalité du plan d'architecture, que la richesse décorative des sols de marbre des édifices baroques. Surélevant le niveau du sol du Grand Café, Guillaume Leblon modifie le rapport de proportions de l'espace, tout en portant l'attention du spectateur exclusivement à terre, modifiant ainsi la relation à son propre corps. Une lecture non exclusivement formaliste ou phénoménologique de Faces contre terre permet également d'observer l'apparition du symbole, rare dans l'œuvre de Leblon, à travers la question de la mémoire. La tentation de la ruine est présente dans son travail depuis ses débuts, avec notamment la vidéo Villa Cavrois (2000) qui explorait les entrailles d'une villa en ruine dessinée par Mallet-Stevens, ou Raum, espace en cours de délitement présenté dans la section Art Unlimited à la foire de Bâle en 2007. Associée à la convocation de la mémoire, elle fait battre les œuvres entre absence et présence — comme le soulignait le titre de l'exposition Réplique de la chose absente présentée à l'automne 2009 à la galerie Jocelyn Wolff. Dans Faces contre terre, c'est une part de la mémoire d'une ville et de ses habitants qui se trouve mise à plat après avoir été sauvée de l'effacement pour être assemblée en lieu de mémoire que l'on vient parcourir comme les travées d'un cimetière anonyme.
Dans Le Grand Bureau (2010), seconde étape de l'exposition du Grand Café, réapparaît le thème de l'atelier de l'artiste, abordé en 2007 dans la vidéo Notes, dans laquelle l'atelier de l'artiste était immergé sous la terre glaise, matière première du sculpteur primitif. Objectivation du lieu de production de l'œuvre, Le Grand Bureau est une sculpture composée de divers éléments, prélevés dans le propre atelier de Guillaume Leblon ou dans la ville de Saint-Nazaire, qui figurent par métonymie l'iconographie de l'artiste au travail, symbolisé par un buste au bras levé tenant un outil. Plusieurs surfaces composent une forme de mobilier lacunaire, comme la reconstitution physique partielle d'un rêve. Des plaques chauffantes maintiennent à l'état liquide de la plastiline, suspendant ainsi le moment de réalisation de l'œuvre. A l'étage, Réversibilité (2009) prolonge cet état d'indétermination, de projet de l'œuvre, combinatoire dadaïste d'éléments disparates issus de l'atelier. En (re)présentation d'elles-mêmes, ces deux œuvres font écho aux étagères métalliques à plateau de verre (Set of shelves, 2007), présentoirs en phase de destruction, ou à Models in a box (2004), boîte à outils qui est la version réduite de l'atelier.
La boîte comme espace de projection des fantasmes de l'artiste, que l'on retrouve sous la forme d'une structure en verre, incluse dans un carton déformé par le jeu de cache-cache du fils de l'artiste : Petite Chambre égyptienne (2010) est la manifestation explicite de cette « réplique de la chose absente », cénotaphe d'un corps bien vivant qui a imprimé sa forme à celle de l'œuvre. Structure de plâtre suspendue ou trouant les murs qui prend la forme d'un rhizome continu déroulé à l'étage du Grand Café, Définition élémentaire (2010) sert de socle ou de cadre à certaines œuvres. Imposant sa fragilité menaçante, elle dialogue avec l'architecture du lieu et constitue une sorte de prolongement parasitaire de la Maison sommaire (2008), fantasme d'architecture moderniste à échelle réduite, présente et absente à la fois.
Guillaume Leblon, Someone Knows Better Than Me, au Grand Café, centre d'art contemporain de Saint-Nazaire, du 23 janvier au 21 mars.
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