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COMPTE RENDU
Mauvais genre, d’Alain Buffard, pièce transformiste
Fouille archéologique du vivant

date de publication : 30/01/2012 // 10526 signes

Moins de dix ans après sa création, Mauvais genre est l'objet d'une relecture – radicalement et heureusement perturbatrice – par les étudiants de la formation Extensions du CDC de Toulouse.

Plus que toute autre encore, il est impensable d'aborder la pièce Mauvais genre, d'Alain Buffard, en faisant abstraction de l'histoire de spectateur qu'on a pu tisser avec elle. Il va s'agir ici de rendre compte de sa nouvelle et toute récente version – est-ce tout à fait le mot ?  –  que viennent de réaliser le chorégraphe et les étudiants de la formation Extensions du Centre de développement chorégraphique de Toulouse. Mais il va d'abord falloir s'attacher à quelque archéologie de son matériau très spécifique.

Good Boy, la portée d’un manifeste
1998, tout d'abord. Good Boy est un solo d'Alain Buffard, qu'on retiendra volontiers comme emblématique des nouvelles esthétiques chorégraphiques apparues dans la deuxième moitié des années 1990. Il recèle quelque chose de méthodique dans son déroulé. On lui trouve la portée d'un manifeste.



Un extrait de Good Boy, créé par Alain Buffard à la Ménagerie de Verre en 1998.

 
Dans une boîte blanche, sous un éclairage qui le rapproche d'une installation plasticienne, l'artiste s'expose d'abord intégralement nu, avant de gommer ses attributs masculins sous un bandage autocollant clinique, puis d'enfiler un nombre considérable de slips kangourou de coton blanc. La connotation est ambiguë, entre réminiscences garçonnes, et apparence de couches-culottes.
Puis les déplacements consisteront, d'une part, à arpenter le plateau en tenant entre les bras à l'horizontale un assemblage de dizaines de boîtes de médicaments antirétroviraux empilées – on est alors au comble de l'épidémie de Sida. Inexorablement cet assemblage se désagrège, et la marche elle-même mélange le gracieux et le chancelant, en s'effectuant comme sur des talons-aiguilles – en fait des tubes de médicaments convertis en prothèses hâtivement fixées sous les talons du performer à l'aide de bandes autocollantes. D'autre part, est effectuée une longue danse déstructurée au sol, d'un corps défait, volontiers à quatre pattes, défiant toutes les attentes conventionnelles de l'art chorégraphique.


La démultiplication chorale d’un solo
Tendant vers l'art-performance, nourri de références plasticiennes, Good Boy instruisait une lecture acerbe de l'intimité politique des corps, culminant avec les réminiscences ambiguës d'un final de cabaret, sur l'air de New York, New York. Ce solo constituait alors un jalon essentiel du projet esthétique de déconstruction de la représentation spectaculaire chorégraphique, inscrit dans l'ère du Sida.
Puis Good For reprendrait Good Boy, cette fois danse de quatre interprètes masculins. Matthieu Doze, Rachid Ouramdane et Christian Rizzo y rejoignaient Buffard. Une complexité perturbatrice s'insinuait, en déjouant le réflexe qui fait habituellement associer la forme du solo à une posture intrinsèquement individuelle et autobiographique. Enfin, en 2003, Mauvais genre pousserait cette mise en crise à son comble. Vingt interprètes sont engagés dans cette nouvelle démultiplication chorale d'un solo qui se redouble alors d'une portée de manifeste esthétique collectif, à tout le moins de fresque vivante tissée de toutes les connexions supposées ou sues entre le chorégraphe d'origine et ses partenaires d'alors. C'est aussi le moment de l'entrée de femmes au cœur de cette distribution, exacerbant les résonances que recelait déjà la pièce d'origine en termes de théorie des genres.




Mauvais genre, d’Alain Buffard (2003), dans une version déambulatoire la chapelle Fromentin - La Rochelle.

 
Le contexte politique aura voulu que cette nouvelle production apparaisse, très symboliquement, comme morte-née, puisque sa première devait ouvrir le festival Montpellier Danse au moment même où ses interprètes intermittents du spectacle donnaient le la du vaste mouvement de grève et d'annulations de l'été 2003. Mauvais genre engagerait ensuite une vie nomade, reversant son interprétation aux soins de distributions totalement nouvelles, dont la composition même renouvelait à chaque fois radicalement la signification d'une pièce dont, pour autant, l'écriture ne varie pas. Ce fut le cas à New York, avec vingt artistes américains témoignant ainsi de l'intensité du regard qu'ils se mettaient à porter sur le renouvellement chorégraphique alors en cours en France. Ou, tout autrement, quand sept danseurs, dont une seule danseuse du Ballet de l’Opéra de Lyon, eurent l'audace de s'y lancer, devant leur public médusé.


Une œuvre en métamorphose perpétuelle
Quinze ans après Good Boy, puis neuf ans après Mauvais genre, ce projet met à mal toute l'immense tradition chorégraphique qui tendrait à confondre la reproduction juste de la forme et la tendance à fixer des significations à y percevoir. Dans tout ce parcours, on n'a jamais cessé de voir et revoir le solo Good Boy. Or, du sein même de cette œuvre en métamorphose perpétuelle – sans parler de l'historicité de son contexte, et de l'évolution biographique de son spectateur même – c'est une toute autre pièce qu'il a fallu découvrir, chaque fois que le nombre de ses interprètes variait, et chaque fois que ceux-ci transportaient avec leur corps des marquages de genres, ou d'époques, ou de contextes statutaires ou esthétiques. Très politique dans son contenu même, Good Boy redouble cet engagement par les conditions de production, de transmission et de réception de ses versions successives.
On en était là, quand le Mauvais genre des étudiants toulousains vient provoquer un déplacement très perturbateur dans ce processus. Il semble bien que les réticences de certains à propos de la nudité très crue du tableau d'ouverture, aient favorisé, chez le chorégraphe, l'option d'ouvrir une large opportunité pour de multiples variations. De fil en aiguille, alors même que tous les matériaux de Mauvais genre ont été transmis, assimilés, et demeurent parfaitement reconnaissables sur scène, c'est une stratégie d'improvisation qui a fini par s'imposer. Et d'emblée vole en éclats ce que Good Boy, puis son extension Mauvais genre, pouvaient afficher de rigoureusement et méthodiquement composé. L'un des résultats étranges est, qu'au bout du compte – sans qu'on ait fait obsession de le vérifier –, la nudité semble bien avoir été reprise par la totalité, ou quasiment, des seize interprètes réunis.


A Toulouse, une dramaturgie de l’aléatoire
Mais alors elle est reverse, puisque plusieurs des toutes premières actions consistent en des strip-teases, puis plus rien n'est fixe, d'aucune des séquences qu'on a patiemment décrites et égrenées dans l'ordre au début de cet article. Les boîtes de Rétrovir tombent presque tout de suite, ou volent, et font tout un tapis de désordre. Les slips kangourou, ou les lampes individuelles portatives muent en éléments plastiques participant d'une sculpture générale du plateau. Les actions performatives s'ordonnent à rebours, se dispersent dans toute la diversité de leur gamme en instantané, quand elles ne dérivent pas en marches, en chaînes, en duos de contact, éclats sonores relevés de traversée d'instrument, et New York, New York qui se repique en boucles, en solo, en chorale, en extraits.
Une étrange puissance finit par émaner de cette dramaturgie de l'aléatoire, où la note irrespectueuse et chahuteuse ne fait jamais oublier une conscience de performer là une situation de toute rareté. Cela avec densité, gravité.


Le making of de la création de Mauvais genre avec les jeunes danseurs de la formation Extensions au CDC de Toulouse.



Première partie



Seconde partie


On a déjà eu l'occasion de saluer les débordements dans la mémoire des œuvres, tout ailleurs que sur le terrain de leur seule reproduction, relecture ou recréation, si actualisées celles-ci soient-elles. On s'enthousiasme à l'idée d'accueillir des dérivations, décrochages, échappées, dans une effervescence de libre inventivité citationnelle. On attend ces distorsions, ces trous, ces embardées, qui reconduisent une pièce, mais tout ailleurs, dans le mouvement confiant d'« aller vers », plutôt que « venir de ».
Mais on n'attendait pas forcément cela d'une pièce encore si récente, manifeste et emblématique que Good Boy, ou son extension Mauvais genre. Cette capacité dans une forme de dépassement vital constitue une magnifique surprise.

 
> Mauvais genre d’Alain Buffard par la formation Extensions s’est tenu les 27 et 28 janvier au studio du CDC de Toulouse.


Crédit photo : © Pierre Ricci / Photolosa.org.

Gérard MAYEN
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