COMPTE RENDU Bombe à retardement ICI, par Mylène Benoît et Olivier Normand au festival Latitudes Contemporaines
date de publication : 06/07/2010 // 4592 signes
Avec un dispositif de délai vidéo qui place le mouvement au passé et au futur proche, Mylène Benoît et Olivier Normand jouent de la disparition programmée de leur danse.
La danse doit disparaître. C’est son destin que d’être vouée à l’éphémère. Fatum énoncé, comment s’en amuser ? La réponse est dans ICI, ingénieuse création née de la rencontre de Mylène Benoît et Olivier Normand, qu'ils placent sous le double signe de la chorégraphie et de l’installation vidéo. Une duplicité à l'image de leurs parcours respectifs : Passé par le programme ex.er.ce 07, sous la direction de Mathilde Monnier et Xavier Leroy, Olivier Normand a une formation de danseur et chorégraphe, tandis que Mylène Benoît a été formée au Fresnoy, école bien connue pour développer l'interaction entre image filmée et autres disciplines. On ne pouvait d'ailleurs s’y tromper au vu de la précédente création de la chorégraphe. Sans faire intervenir d’effets technologiques, La chair du monde était hantée par les nouveaux procédés de traitement du temps – des ralentis fantasmatiques sur les codes gestuels des militaires – et glacée par un cadrage franc de l’espace de scène. ICI se sert plus ostensiblement du savoir-faire technique légué par le passage au Studio National des Arts Contemporains. Le dispositif – une caméra qui capte la danse en temps réel puis la projette sur deux écrans bi-frontaux à quarante secondes d’intervalles – se suffirait presque à lui-même. Beaucoup s’en seraient d’ailleurs contentés puisque, l’oxymore étant puissant, le dispositif de délai vidéo se sert du high tech pour magnifier le « low tech ». Car l’installation de ce capteur magique nous parle des fondamentaux de la danse: son caractère non-reproductible, la survivance du geste dans la mémoire, l’altération progressive des traces du mouvement… Bref, tout ce qui relève du caractère performatif du medium danse. La supercherie du dispositif est forte, et les chorégraphes l’organisent avec habileté: magnifique scène d’ouverture que celle qui voit les quatre danseurs installés sur le plateau avec, croit-on, leurs projections en fond de scène, rester sur l’écran quand leurs jumeaux scéniques s’en repartent en coulisses. On comprend alors vite l’immensité de la palette ludique qui s’offre aux interprètes. Avec ces deux « miroirs à retardement » qui invitent les danseurs à anticiper leurs places au futur proche et à fantasmer leurs partenaires, échanges et copies de gestes entre scène et écran révèlent l’échec tout à la fois inéluctable et poétique de la reproduction chorégraphique. Accumulation de phrases et procédés de « téléphone arabe » annoncent la possibilité d’un trip minimal. Rapidité, hésitation et hors champ sont là pour mettre à l’épreuve un artifice trop parfait. Beaucoup s’en seraient donc contentés. Se seraient complus dans le métadiscours, dans la force réflexive de la mise en espace. À quelques égards, ICI était guetté par ce travers dans la facture qui fût la sienne lors sa première représentation au Festival Latitudes Contemporaines. Comme impressionné par l’ampleur spectaculaire du dispositif, ICI offrait un premier « tableau » - timide. On y peinait à dégager un réel parti pris compositionnel et en venait à regretter un manque de radicalité des jeux contrapuntiques et des unissons. Comme si les interprètes montraient ce qui pourrait être fait tout en laissant la danse au conditionnel. Et finalement, comme les captures d’images arrivent en différé, l’émotion d’ICI arrive à retardement. Elle émerge dans une scène de chant collectif où les interprètes, en ligne sur un banc face caméra, travestissent leurs voix et échangent leurs masques. Le dispositif de délai enregistre les bavures progressives du rire qui finiront par saturer l’écran dans une cascade continue. La mimésis est définitivement brouillée. Le rire est ramené à son statut de phénomène physiologique. Disponible pour la danse. On pressent alors que ICI, lorsque la pièce pousse au maximum des principes minimaux, a de grandes représentations à venir.
ICI, chorégraphie de Mylène Benoît et Olivier Normand, a été présenté le 9 juin au Théâtre de l’Oiseau Mouche, à Roubaix, dans le cadre du festival Latitudes Contemporaines.
Prochaines dates : le 5 septembre à la Fondation Royaumont, Asnières-sur-Oise ; les 22 et 23 septembre au festival Antilope, La Chaux-de-Fond, Suisse ; le 2 février à Espaces Pluriels, scène conventionnée de Pau ; le 15 février au festival ArtDanThé, Théâtre de Vanves ; le 8 mars à l'Hippodrome, Scène nationale de Douai...
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