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TEXTE D'ANALYSE
Carlotta Ikeda, métamorphose de la présence
Du Théâtre Paris-Villette à la rue Keller
Carlotta IKEDA

date de publication : 30/01/2012 // 11024 signes

Sur scène, au Théâtre Paris-Villette, avec l’écrivain Pascal Quignard dans Medea, et dans les photographies de Laurencine Lot exposées à la Dorothy’s gallery, rue Keller, Carlotta Ikeda perpétue toute la majesté du Butô.

Un jour ou l’autre, tous les enfants ont dansé. Beaucoup ne s’en souviennent pas. Sanae Ikeda est née à Fukui, un village en bordure de la mer du Japon : « Je me promenais dans la campagne et je m’enivrais des odeurs d’herbes, des nuances de l’atmosphère tout en dansant. » La danse qui s’apprend est venue bien plus tard, à Tokyo. « Pousse de riz » (Sanae) avait dix-neuf ans lorsqu’elle a franchi la première porte d’un « cours de danse ». Mais au Japon naissait alors le Butô, cette « danse des ténèbres » inventée par Tatsumi Hijikata, ange et démon qui allait proclamer, en 1968, la révolte de la chair. « J’étais à l’université de Tokyo, j’avais appris la danse, travaillé la technique classique, qui reste la base pour connaître son corps, mais je me trouvais devant un mur. En voyant Hijikata dans les années 1970, j’ai su que j’avais la solution pour traverser le mur » (1), confie celle qui est devenue Carlotta Ikeda, se choisissant comme second prénom celui de Carlotta Grisi, célèbre danseuse de la fin du XIXe siècle. Y aurait-il, par-delà les différences de culture et les époques, en surplomb de styles aussi opposés que peuvent l’être ceux du ballet romantique et du Butô, un certain absolu de la danse ? Il faut le croire…


Tatsumi Hijikata dans Hosotan, en 1972.

Les premiers spectacles de Tatsumi Hijikata étaient inspirés par des textes de Genêt, Lautréamont, le marquis de Sade… Autant dire que le Butô est né dans une odeur de soufre. Ce « théâtre de la révulsion, de la convulsion, de la répulsion », que tourmentent « des corps recroquevillés, larvaires, tordus, électriques, immobiles » (selon les mots de Jean Baudrillard), aura été le laboratoire contestataire, volontairement marginal, d’une société japonaise en pleine mutation, marquée par la Seconde Guerre mondiale et la terrible secousse de Hiroshima. Comme d’autres jeunes gens de sa génération, Carlotta Ikeda y a jeté son corps dans la bataille. Cet engagement – qui aura été celui de toute une vie – ne saurait être qualifié de naïf ou d’innocent. S’y joue pourtant quelque chose d’enfantin : en Carlotta Ikeda, l’enfance n’a jamais cessé de danser. On a un peu de mal à réaliser pareille assertion lorsque l’on découvre, à la dernière page d’Erotique du Japon, de Théo Lésoualc’h (2), une photographie de Carlotta Ikeda dans Erotic Soul Dance, l’un de ses tout premiers spectacles, en 1975. Corps grand ouvert, sexe et seins bardés d’instruments de ferronnerie, pourraient faire penser à quelque  épreuve sado-masochiste. Mais ce corps est aussi enveloppé dans une robe de papier : femme-fleur ou papillon, c’est alors une image de naissance qui s’impose.

 
Le visage devient un masque
Le Butô, à vrai dire, a toujours cultivé la métamorphose comme essence de l’Etre. Le corps est à la fois humain et animal, minéral et végétal, nouveau-né et mourant, obscur et lumineux. La danse est un voyage intérieur à travers différentes épaisseurs de temps et d’espace. « Nous pouvons trouver notre réalité cachée, comme si nous vivions notre vie et notre mort au même moment, disait Hijikata, ajoutant : il faut vivre avec les morts, les inviter tout près de nos corps. » Lisière, porosité : le maquillage blanc des corps du Butô dessine cette surface neutre, qui abstrait le corps réel, dé-personnalise ses affects, et en fait la page blanche où vie et mort, présence et absence, échangent leurs densités. Le visage devient un masque, malléable à merci, que traversent toutes sortes de figures, comme des nuages dans un ciel changeant. De l’interprète-fétiche de Tatsumi Hijikata, Yoko Ashikawa, un critique japonais écrivait : « Elle est capable de se métamorphoser en une figurine de cire, en marbre, en terre, en insecte, démon, sorcière, chien, bébé, cadavre. Son sourire est le sourire d’un fantôme, d’une vieille femme, d’une poupée, d’une pierre, d’une jeune fille, d’un vent ; la solitude d’une âme lorsque toutes les créatures se sont tues devant le mystère de l’existence, le tremblement du néant de celui pour qui le sourire est la seule résistance possible. » Et Hijikata donnait à ces expressions du visage le nom de « Hito-gata », qui désigne au Japon de petites figurines en papier plié dont on se sert pour conjurer les dieux.

Qui a vu danser Carlotta Ikeda sait à quel point de raffinement elle maîtrise cet art de la métamorphose qu’elle rend à la fois visible et imperceptible, dilatant le temps de la vision dans une « lenteur du geste qui permet toutes les interprétations » (Paul Claudel). Tremblement du néant ? « La transformation idéale serait de devenir ce qui n’existe pas, et pour devenir rien il faut se transformer en toutes choses », dit Ko Murobushi, alter ego en chorégraphie de Carlotta Ikeda. La métamorphose dont on parle ici n’est pas celle de l’histrion, apte à mimer en les caricaturant des caractères expressifs. Elle est, chez Carlotta Ikeda, fluctuation d’états intérieurs, qui engagent le corps tout entier. Contrairement à la danse occidentale, dont les techniques reposent le plus souvent sur un principe d’isolation et de dissociation des différentes parties du corps, le Butô engage le corps dans sa globalité articulaire, organique, sensible : dans une interview, Carlotta Ikeda raconte qu’Hijikata apprenait « à ne sacrifier aucun élément du corps, à transformer tout ce qui est tenu pour négligeable en richesses inouïes ». Et c’est alors que le miracle a lieu. Dans la danse de Carlotta Ikeda, chaque instant danse, même lorsque dans Zarathoustra, qu’elle reprend vingt-cinq ans après sa création, à plus de soixante ans, elle vient offrir à deux reprises sa présence hiératique, à la fois minimale et immense, vigie silencieuse d’un monde grouillant de sauvagerie dont un chœur de furies a préalablement scandé le chaos. Tout l’art de Carlotta Ikeda, se dit-on alors, a toujours tenu dans cet intense recueillement où l’invisible du monde prend forme et éclot dans le mystère d’un corps.


Une folie blanche, proche de l’extase
Dans un entretien en 1987, Carlotta Ikeda confiait : « Quand je danse, il y a deux “moi”qui cohabitent : l’un qui ne se contrôle plus, en état de transe, et l’autre qui regarde avec lucidité le premier. Parfois ces deux “moi” coïncident et engendrent une sorte de folie blanche, proche de l’extase. C’est cet état que doit chercher le danseur de Butô. Je danse pour ce moment privilégié. »

On ne peut pas, je crois, photographier ni même filmer la chair de la danse, cette constante métamorphose d’états en mouvement. Dans son apparente étrangeté, le Butô est certes photogénique : gros plans de visages grimaçants, postures grotesques, corps blanchis, peuvent aisément constituer une collection de difformités exotiques et inquiétantes. Ce sont, d’une certaine manière, des clichés rassurants. Les photographies de Laurencine Lot, exposées à Paris rue Keller, dans la chaleureuse Dorothy’s Gallery, dessinent un tout autre paysage. Elles savent faire preuve d’humilité, tenir la juste distance vis-à-vis de l’objet de la danse, ne pas étouffer son espace. Dans l’ombre, elle a suivi Carlotta Ikeda à chaque étape de son fil d’Ariane. Zarathoustra, Utt, Himè, Chii Saako, Blackgreywhite, Waiting, Haru no Saiten, défilent dans ces pages comme autant de séquences d’un long voyage initiatique. Celui d’une artiste d’exception, pour qui la danse est un lieu d’être, intime et universel. 


Medea / Carlotta Ikeda / Pascal Quignard par Theatre-Paris-Villette

Sur scène, c’est aux côtés de l’écrivain Pascal Quignard, dans la tension d’un texte écrit par ce dernier sur Médée, que l’on retrouve Carlotta Ikeda, extraordinairement belle (comme Médée), en majesté (comme Médée), magicienne (comme Médée), en voyage dans la cohorte des fantômes de l’Antiquité (comme Médée) et terriblement présente (comme seule Carlotta Ikeda), dans l’intensité de chaque pore de peau, à la frontière embrasée d’un dedans et d’un dehors.


(NB – Ce texte reprend la préface du livre de photographies de Laurencine Lot sur Carlotta Ikeda, éditions Favre, 2005.)


1. Carlotta Ikeda, citée par Rosita Boisseau dans un article du Monde, 14 janvier 2004.
2. Théo Lésoualc’h, Erotique du Japon, éditions Henri Veyrier, 1987.


> Laurencine Lot, exposition photo jusqu’au 26 mars à la Dorothy’s Gallery, 57 rue Keller, Paris XIe. Visite guidée et conférence le samedi 11 février à 16 h. Medea, de Carlotta Ikeda, Pascal Quignard et Alain Mahé, du 7 au 19 février au Théâtre Paris-Villette, Paris. 


Crédits photo : 
Une : Zarathoustra variations de Laurencine Lot.
Article : Waiting de Laurencine Lot. 

Jean-Marc ADOLPHE
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