A l'endroit même où il avait présenté, il y a huit ans, la première de Secret, Johann Le Guillerm vient de créer Secret (temps 2), au Channel, scène nationale de Calais, après huit mois de résidence. Sous le petit chapiteau vert étoilé de la compagnie Cirque Ici, c'est un nouveau spectacle que nous avons pu découvrir le 21 janvier, et qui tournera en France à partir du début de l’été (en commençant par le festival Au Village, dans le Poitou).
Ce « temps 2 » représente bien le passage à une nouvelle époque, dans la continuité du spectacle précédent : Johann Le Guillerm y poursuit sa recherche débutée en 2001 d'un cirque fondé sur des « phénomènes physiques » qui font attraction. Déjà, durant les sept années de tournée qui l'ont vu passer au festival d'Avignon et à La Villette, et dans de nombreux pays (comme l'Australie, la Russie ou le Canada), Secret n'avait pas cessé d'évoluer : progressivement, certains numéros avaient disparu tandis que d'autres étaient intégrés.
Cette fois, la majeure partie du spectacle est formée de numéros inédits. En cela, on peut parler de mutation. La couleur même du spectacle a changé, elle est plus lumineuse. Les matériaux de ses objets de cirque ont aussi évolué : les objets en métal sont moins présents, et le bois prend plus de place.
Un humour subtil, teinté d’absurde
« C'est au bout des vieilles cordes que l'on tisse les nouvelles » dit un proverbe burkinabé qui décrit parfaitement comment Johann Le Guillerm a travaillé : en entrelaçant des numéros existants, à la trame solide, et des numéros tout neufs, plus bruts. Les références directes au cirque traditionnel sont moins présentes. La piste est plus que jamais un laboratoire où, par la maîtrise de l'équilibre, il rend visible les propriétés de la matière. Sous nos yeux, il construit des structures étonnantes : objets cinétiques, architectures prodigieuses, écritures énigmatiques, véhicules utopiques. La puissance de la poésie est là, entre l'édification et l'écroulement, entre la faillite qui rend l'obstination impérative et la sensation rare et étourdissante que tout est possible. On retrouve l'humour subtil de Johann Le Guillerm, ici davantage teinté d’absurde et de sens du paradoxe.
La place de Secret (temps 2) au sein des différents travaux de l’artiste, regroupés sous le nom Attraction, apparaît encore plus clairement. La piste est, pour lui, « un terrain d'expérimentation » où il fait partager dans le vivant du spectacle ses explorations et ses inventions.
L'expérience sensorielle du toucher et de l’observation
Les spectateurs venus au Channel ont pu mesurer à quel point la mutation du spectacle est indissociable des autres réalisations de Johann Le Guillerm : on pouvait visiter la vaste installation, Monstration, et La Motte, phénomène de cirque minéral et végétal, dans la grande halle du Channel, tout à côté du chapiteau. Parmi les passerelles les plus visibles entre les différents pans de son projet, on remarque les systèmes d'écriture, les « architextures », ces immenses assemblages de planches sans clous ni vis, ou encore les « énergies imperceptibles ».
L’intérêt des visiteurs calaisiens, très nombreux, a confirmé combien la pensée d'apparence complexe qui est au cœur d’Attraction est lisible par tous, y compris par des enfants de maternelle et des adolescents. Et cela, grâce aux instruments présentés dans Monstration qui font appel aux sens du toucher et de l’observation et nous font partager l’expérience même de l’artiste-chercheur. Ce n’est pas la moindre des réussites de Johann Le Guillerm que de savoir faire sentir le mouvement permanent qui anime sa recherche, comme d'avoir imposé dans le paysage du spectacle vivant, une œuvre qui se construit avec un rythme aussi particulier.
> Secret (temps 2), de Johann Le Guillerm a été présenté du 17 au 21 janvier au Channel de Calais.
Crédits photo :
Secret, Cirque Ici © Ph. Cibille.
Naly GERARD