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PORTRAIT
De l’écran à la scène
Dorian Rossel plonge dans un polar du réel

date de publication : 02/03/2010 // 5408 signes

Retour sur le parcours de Dorian Rossel, metteur en scène romand de la Compagnie Super Trop Top (STT), à l’occasion de la présentation de son travail le plus récent, Soupçons, au Centre culturel suisse de Paris.

Quand l’entretien dure depuis bientôt deux heures, alors qu’on avait convenu qu’il n’en fallait qu’une ; quand on se dit, attablé au bistrot, qu’on pourrait bien continuer ainsi, siffler encore un café et causer plus loin, alors on se dit que cette rencontre n’avait rien de gratuit. Et l’homme non plus. Dorian Rossel parle simple, déterminé. « Ce qui m’intéresse c’est la vie, pas le théâtre », avoue-t-il en ne souriant qu’à moitié. « Dans l’idéal, j’aimerais rapprocher les spectateurs d’eux-mêmes, faire en sorte que le véritable spectacle, en fin de compte, se passe en eux. Voilà le service que j’aimerais rendre, tout bêtement. Et je suis sûr que les gens en ont envie, d’être ébranlés. Ils ne le diront peut-être pas comme ça, mais ils sont heureux d’échapper à la contrainte du divertissement, d’être touchés pour de vrai. »

Sa dernière pièce, Soupçons – à l’affiche du Centre culturel suisse de Paris à partir du mardi 9 mars –, est basée sur un documentaire de Jean-Xavier de Lestrade, qui a suivi le procès d’un riche romancier américain, accusé du meurtre de sa femme trouvée sans vie à la maison, au pied d’un escalier. « D’abord, j’avais plutôt prévu de monter un texte de Friedrich Dürrenmatt. Mais j’ai revu ce film, qui est constitué d’un réel tout simplement vertigineux. Cela dépasse toute fiction », raconte le jeune metteur en scène. « Il aborde des thématiques qui me tiennent à c½ur : la construction de la pensée, la réalité comme multiplicité de points de vue, la fragilité de nos identités et de nos certitudes ». Voilà donc plus de six heures et demie d’images, tournées sur une durée 22 mois. Comment les adapter à la scène ?

Ce « polar du réel » – l’expression est de Carine Corajoud – est fait d’une enquête et d’un procès, un matériau qui offre peu de jeu aux comédiens. « Nous avons dû trouver une efficacité dramatique en créant du vide, c’est-à-dire un espace de jeu », explique la dramaturge. Lors du plaidoyer final par exemple, qui dura en réalité plusieurs heures, on voit une comédienne parler, puis continuer, mais tout d’un coup sans voix, juste en bougeant les lèvres. Ce « fondu enchaîné théâtral », comme dit Dorian Rossel, permet de contracter le temps puis d’enchaîner sur la partie adverse. Autre exemple : la musique, interprétée sur scène, est utilisée à l’inverse d’une bande-son de cinéma. Une mélodie s’estompe avant la fin de la boucle. Cela crée un appel d’air, éveille l’attention et pose le début de l’articulation avec la scène qui suit.

Cette syntaxe théâtrale inventive et efficace est peut-être l’une des marques de fabrique du travail de Dorian Rossel et de ses collaborateurs de la Compagnie Super Trop Top (STT). Dans Quartier lointain (2009), elle servait à traduire une bande dessinée en langage scénique (dédoublement des personnages, reproduction du cadre de la case). Pour Je me mets au milieu mais laissez-moi dormir (2007), d’après le film culte « La maman et la putain », la complexité érotique se niche au c½ur du texte récité par trois comédiens assis sur des chaises. Si certaines de ces trouvailles peuvent sembler simples, voire simplistes – comme le fait d’écarter les bras et de faire l’avion pour dire… qu’on est dans un avion –, elles sont toujours justes, souvent poétiques et fondamentalement « théâtrales ».

S’il est toujours animé par le souci de « traduire la complexité humaine », Dorian Rossel, en choisissant la voie du théâtre, veut également être « moins con, moins distrait, plus sensible et plus présent dans la vie ». Voilà ce qu’il se disait après une première entrée dans le monde du spectacle à 13 ans, facile, tonitruante, mais finalement assez déconcertante : « Je jouais le rôle titre dans Quand j’avais cinq ans je m’ai tué, au Théâtre de Vidy. Du coup, je suis devenu une petite célébrité. La plus belle fille du collège m’adressait enfin la parole. C’était agréable, mais je me suis dit que ça ne pouvait être cela. » Jusqu’à 20 ans, le jeune Suisse romand fait de la radio, des courts-métrages… et intègre finalement quand même l’Ecole de théâtre Serge Martin, à Genève.

On pourrait ajouter encore que Dorian Rossel a commencé son travail d’homme de théâtre avec la série Hors les murs (HLM) – des performances ou pérégrinations urbaines (deux comédiens, deux danseuses) sur l’homme et la ville. Qu’il se dit plus influencé par des chorégraphes comme Pina Bausch ou Jérôme Bel que par des metteurs en scène, même s’il cite Peter Brook ou Claude Régy. Ce samedi-là, au Petit Central de Lausanne, il se peut qu’on ait parlé autant de danse et de cinéma que de théâtre. Peut-être qu’on a même parlé de n’importe quoi, mais pas n’importe comment. Car l’homme qui nous fait face rassemble quelques qualités de base : il est curieux, il sait ce qu’il veut ; il écoute, décide, laisse advenir. Voilà ce qui fait d’un metteur en scène un homme dont le travail est à suivre.

>Soupçons, au Centre culturel suisse du 9 au 21 mars, à 20 h, sauf le dimanche à 17 h.

Crédits photos : Carole Parodi

Anna HOHLER
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