COMPTE RENDU Eclats de cinéma Compte rendu (forcément) sélectif de la 60e édition de la Berlinale
date de publication : 02/03/2010 // 4461 signes
Dans l’éclectisme de la 60e Berlinale, plusieurs films, en et hors compétition, se sont distingués par leur habile étrangeté. Ils dépeignent malheur, trajectoire fatale ou violence aveugle, avec majesté.
Un homme qui court. Une femme qui chante. Ce sont deux des images les plus marquantes de la 60ème Berlinale qui, malgré (ou grâce à ?) un temps plus que chagrin, a remporté un franc succès public, de nombreuses séances affichant complet. L’homme qui court traverse de bout en bout Der Räuber, deuxième long métrage du cinéaste allemand Benjamin Heisenberg, présenté en compétition officielle. Inspiré du roman éponyme de Martin Prinz, lui-même nourri d’un fait divers ayant mis l’Autriche en émoi dans les années 1970, Der Räuber décrit la trajectoire fatale de Johann Rettenberger (interprété à la perfection par Andreas Lust), qui pratique le marathon et le braquage de banques avec une égale prestance. D’une précision extrême, la mise en scène confère un impact maximal à un récit minimal, le point d’acmé étant atteint lors de la longue course-poursuite finale, dont le déroulement est aussi haletant que le dénouement est inéluctable. La femme qui chante se trouve au c½ur de Solo Sunny (1980), film de Konrad Wolf, l’un des principaux représentants du cinéma est-allemand. Programmé dans le cadre de l’hommage au scénariste Wolfgang Kohlhaase, Solo Sunny décrit les heurs et malheurs d’Ingrid Sommer (Renate Kröβner, en osmose avec son personnage) qui, sous le nom de Sunny, mène une carrière cahoteuse de chanteuse, de salles des fêtes en bars de seconde zone. Même si les déboires sentimentaux viennent s’ajouter aux difficultés professionnelles, Sunny ne cède pas à la résignation, portée par une force d’âme qui semble inépuisable. Portrait de femme d’une bouleversante justesse, dans lequel se décèle l’empreinte du cinéma de Bob Fosse (Lenny, Cabaret), Solo Sunny apporte en outre un précieux éclairage sur le Berlin-Est de l’époque, en particulier le quartier de PrenzlauerBerg, où les Trabant pullulent et où les espérances, petites et grandes, refusent de s’éteindre… A côté de Der Räuber, se trouvait en compétition un autre excellent film, Shekarchi (The Hunter) de l’Iranien Rafi Pitts, découvert en 1997 avec Cinquième saison. Rafi Pitts relate ici l’étrange histoire d’un homme (joué par le cinéaste lui-même) basculant dans une forme de violence aveugle suite à la mort accidentelle de sa femme et de sa fille. Avançant sur le fil du rasoir, tendu au-dessus du vide existentiel, Shekarchi oscille entre burlesque lunaire et tragique ordinaire, et impressionne avant tout par la sobriété radicale dont fait preuve Rafi Pitts. Si elle focalise l’attention de la plupart des spectateurs, la compétition n’est pourtant pas le seul centre d’intérêt de la Berlinale, qui compte plusieurs sections parallèles. Dédié au jeune cinéma, le Forum, qui fêtait son quarantième anniversaire, s’avère sans conteste la plus stimulante de ces sections parallèles. Bien sûr, tout n’est pas bon dans le Forum : en témoignait notamment cette année Ya, du Russe Igor Voloshin, vague remake de Vol au-dessus d’un nid de coucous, qu’un abus caractérisé de clichés rend totalement indigeste. Le Forum comportait heureusement plusieurs antidotes à ce clinquant navet, tels que Portrait of the Fighter as a Young Man, du Roumain Constantin Popescu, qui aborde un fait historique peu connu – la résistance obstinée au communisme d’un groupe de maquisards de la première heure – avec autant d’ampleur que de rigueur, et Eine flexible Frau, de l’Allemande Tatjana Turanskyj, qui suit avec une fébrilité palpable la dérive d’une femme d’environ quarante ans, à la recherche d’un emploi mais aussi – et surtout – d’une raison de vivre. Petite s½ur du Forum, la section Forum Expanded, créée en 2006, donne à apprécier un ensemble disparate – films, performances, expositions, lectures – de propositions expérimentales. Parmi les films vus, l’on retiendra le projet collectif Tangier 8, rassemblant quatre superbes courts métrages ayant Tanger comme dénominateur commun, et Flug durch die Nacht (1980), d’Ilona Baltrusch, film culte made in RFA, qui consiste en une sorte de happening – un film dans le film – non dénué de scories mais néanmoins bourré de charme.
La 60e édition de la Berlinale s'est tenue du 11 au 20 février à Berlin.
Crédits photos : Une : Solo Sunny. Photo : D.R. Article : Der Rauber. Photo : D.R.
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