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COMPTE RENDU
C’est ainsi que le monde bouge
Les Hivernales d’Avignon
date de publication : 01/03/2010 // 6183 signes
Bertrand Lombard vs Rachid Ouramdane. Opiyo Okach vs Michel Papach Kouakou : aux Hivernales d’Avignon, des appariements de programmation font passer les fractures du monde sur le plateau.
Comparaison n’est pas raison. Notamment pas entre Bertrand Lombard, avant tout interprète, installé à Marseille, et Rachid Ouramdane, chorégraphe consacré sillonnant la planète entière. Ainsi le premier des deux présentait aux Hivernales d’Avignon ce qui n’était que le deux ou troisième de ses essais comme chorégraphe. Sa pièce Legs ne manque pourtant pas d’ambition – ni d’éclat dans la réalisation. Si c’est un solo de danse, on voudra bien la considérer comme un trio de collaborations, tant la présence musicale live de Jean-Marc Lamoure, et vidéographique de Thibaut Boislève y sont considérables.
Legs est une pièce à forte composante documentaire et autobiographique. Bertrand Lombard a relevé le fait que son grand-père fut géologue dans le Congo de l’époque coloniale. Que son travail avait à voir avec l’activité minière. Et que celle-ci était au c½ur du système d’exploitation en vigueur, particulièrement violent dans ces contrées. Il y a comme un effet de choc chez l’artiste. Il est amplifié par son choix de projeter, au tout début, sur un immense écran écrasant le plateau, un long film militant de René Vautrin, d’une efficacité cinématographique redoutable.
Toute la tentative de Bertrand Lombard en portera ensuite la marque : comme dépassé par l’impact de ses découvertes archivistiques, parviendra-t-il à s’imposer face à l’immensité historique, politique et morale du sujet qu’il affronte ? Saura-t-il s’y situer ? De fait, il n’y parviendra pas. En quoi cela ? C’est que le danseur, pétri d’un autre legs, celui de la culture de la nouvelle danse française des années 1980, dont il fut un fleuron combien estimable, semble continuer de penser que son corps, le merveilleux mouvement de son corps, se définit avant tout comme un outil d’expression, vecteur de ses émotions, en position d’illustration seconde de l’état du monde et ce que celui-ci inspire. On est ici dans les canons de la vieille Nouvelle danse, qui ignore les apports de la danse-performance, et ne peut situer son corps en tant qu’opérateur autofictionnel de la production du monde même.
La sincérité de l’artiste est touchante. Mais son élégance même, sa belle danse, trahit un total décalage face à l’acuité de son propos. Traduit en gestes, Legs nous place dans un univers de pensées obsolètes, post-coloniales, ouvrant le registre du sanglot de l’homme blanc, campé dans sa conscience morale en position duelle face au monde. Fort amicalement, Emmanuel Serafini, nouveau directeur des Hivernales, a voulu s’inspirer des traits physiques de Bertrand Lombard, pour évoquer en lui une sorte de nouveau Tintin au Congo. Le triste, c’est qu’en termes de construction du regard, il pourrait bien s’agir de cela, juste repeint aux couleurs humanitaires actualisées.
On ne pourra revenir aussi longuement sur la pièce Loin, de Rachid Ouramdane. Celle-ci programmée le lendemain même, le rapprochement entre les deux était saisissant. En vingt-quatre heures et en deux pièces seulement, le spectateur des Hivernales pouvait ainsi parcourir vingt années dans l’évolution des esthétiques chorégraphiques, allant strictement de pair avec l’évolution de la pensée post-coloniale. Ces deux niveaux intimement combinés. En quoi cela ? En ce que la géopolitique comme le chorégraphique consistent à produire des stratégies de regard déterminées par les choix opérés dans la façon de se situer dans l’espace des représentations, subjectivités comprises.
A cet égard, Rachid Ouramdane, enfant d’un immigré, mais lequel fut aussi le soldat d’une puissance coloniale – et perçu comme tel par d’autres peuples colonisés – se confronte à un dispositif mémoriel autrement plus complexe ; sans doute plus significatif au monde d’aujourd’hui. Il assume sa quête archivistique sans rien esquiver de son irrépressible subjectivité. Il la convoque sur le plateau. Sur celui-ci, il tisse un fin réseau d’interactions sourdes, de relais d’échos, entre les composantes plastiques, sonores, vidéographiques, et enfin sa danse, attestée là au rang de trace mêlée à l’implication autofictionnelle de sa performance. Ce qui n’a rien à voir avec le témoignage autobiographique.
L’artiste est alors opérateur du monde. Il le produit tout autant qu’il l’observe, le construit tout autant qu’il le désigne. Son corps n’est pas outil. Il est agent. Sa danse n’illustre pas l’état du monde. Elle le performe. Autrement complexe, cette circulation se garde de s’enfermer dans toute catégorisation duelle. Elle ne cesse de redistribuer en temps réel les paramètres du lien au monde. Elle indique l’évolution des perspectives chorégraphiques depuis deux décennies. Dans un autre programme d’un seul soir, observer un solo du danseur kenyan Opiyo Okach, puis un solo du danseur ivoirien Michel Papach Kouakou, peut inspirer des mises en rapport analogues. La danse du premier est celle d’un corps poly-centré, qui se laisse traverser par le mouvement du monde, circule dans une texture rhizomatique, s’abstient d’afficher un rapport surplombant, et se plaît à déconstruire les codes de la corporéité. Opiyo Okach indique une Afrique anglophone disponible à une mondialité actualisée. Avec, certainement, des moyens moindres (références, formation, etc), Michel Papach Kouakou marque sa puissance, son défi butté sur le monde, affiche sa nudité en slip, tranche net dans l’espace et pétrit de la forme compacte : on croit y déceler les échos de la pensée de la Négritude, vieux système d’inversion des valeurs racialistes, clamant la splendeur de l’homme noir, tout autant que piégé dans la relation duelle avec le regard de l’homme blanc, toujours secrètement dominant, au c½ur du dispositif diplomatique et culturelle de la Françafrique esthétique.
>Le 32ème festival des hivernales d’Avignon, du 13 au 20 Février 2010
Crédits photos : E. Melscoët et A.Tempé
Gérard MAYEN |
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