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ÉDITO / CHRONIQUE
Le beurre et l’argent du beurre
L’édito de Jean-Marc Adolphe

date de publication : 02/03/2010 // 12052 signes

Quand d’autres lieux tirent la langue, la Ville de Paris a voté une subvention de 600 000 euros pour renflouer le 104. Pendant ce temps, Martin Hirsch et Marin Karmitz, copains comme cochons, lancent avec 2 millions d’euros le festival Imaginez maintenant.

Le 104 a abondamment défrayé la chronique au début 2010, lorsqu’il est apparu que la première année de fonctionnement de cette vitrine-phare de la politique culturelle de la Ville de Paris sous l’ère Bertrand Delanoë/Christophe Gérard, se soldait par un déficit conséquent, de l’ordre de 800 000 euros. Version officielle : Robert Cantarella et Frédéric Fisbach, co-directeurs du lieu, ont préféré jeter l’éponge, faute d’avoir obtenu de la Ville de Paris la rallonge budgétaire qu’ils estimaient nécessaire à la poursuite du projet sur lequel ils avaient été désignés. Leur gestion est-elle en cause ? Pas vraiment. En charges structurelles (frais de personnel, chauffage, gardiennage, etc.), le 104 coûte bien plus cher que ce qui avait été estimé. D’autre part, alors que l’aménagement du bâtiment n’est pas totalement achevé, ils ne sont pas parvenus à atteindre les 3 millions d’euros de recettes en « commercialisation et location d’espaces » que leur impose le cahier des charges (obligation qui, soit dit en passant, crée une pression permanente et mobilise une bonne partie de l’énergie de l’équipe du 104). Toujours est-il que la Ville de Paris, par la voix de son adjoint à la culture, Christophe Girard, refusant d’assumer sa part de responsabilité et s’entenant à une orthodoxie budgétaire justifiée par « la crise », a abondamment fait savoir qu’elle ne mettrait pas un kopeck de plus dans l’aventure. A l’approche des élections régionales (et, déjà, des prochaines municipales), un message ferme était envoyé à l’opinion publique : non, les socialistes ne sont pas ces vilains « dilapideurs » de fonds publics que les amis de Nicolas Sarkozy les accusent d’être.
C’est dans une beaucoup plus grande discrétion, et à notre connaissance, sans qu’aucun média ne s’en soit encore fait l’écho, que le Conseil municipal de Paris, lors de sa séance du 14 au 16 décembre 2009, a voté une subvention exceptionnelle de 600 000 euros à l’E.P.C.C. (Etablissement public de coopération culturelle) du 104, afin que ce dernier puisse « terminer l’exercice budgétaire 2009 en équilibre ». Toutefois, alors que la procédure de recrutement d’une nouvelle direction est en cours, Danielle Fournier, élue des Verts, a mis en cause lors de ce vote « un statut qui oblige à une commercialisation importante des espaces, ce qui nuit à l’image du lieu en général et à la lisibilité de sa ligne éditoriale auprès des Parisiens puisque l’accès du lieu est parfois complètement privatisé ». Et de regretter que « l’équipement soit enfermé dans ce cercle infernal ».
Ces 600 000 euros supplémentaires, si l’on comprend bien que la Ville de Paris ne veuille risquer l’asphyxie budgétaire d’un lieu qu’elle a elle-même porté sur les fonds baptismaux, posent toutefois un sérieux problème. Quelles que soient les critiques qui puissent être portées, dans le cadre d’un débat démocratique, sur les modes opératoires du 104 ou même sur le choix d’un tel équipement dans un quartier éminemment populaire dont la Ville de Paris cherche visiblement à modifier la composition sociologique ; retenons pour l’heure l’argument bienveillant selon lequel un équipement comme le 104, porté par un « projet-laboratoire », s’imposait dans la capitale. Et alors, que ce projet coûte ce qu’il doive coûter, pourquoi pas ? Sauf qu’à ainsi s’engager dans des équipements lourds, avec un manque de préparation qui ressort aujourd’hui, la municipalité de Bertrand Delanoë néglige simultanément de consolider l’existant. La situation de trois théâtres parisiens, et non des moindres, est ainsi particulièrement fragilisée. Il s’agit du théâtre Paris-Villette, du théâtre de la Bastille et du théâtre de la Cité Internationale, tous trois confrontés à des situations tendues. La Cité Internationale vient ainsi de renoncer à l’un des deux week-ends d’arts performatifs prévus en juin. La subvention de la Ville de Paris, 155 000 euros, ne représente que 5% du budget du théâtre. Le plus en péril est le théâtre Paris-Villette (820 000 ¤ de la Vile de Paris, qui en est le seul subventionneur), dont le directeur, Patrick Gufflet, se voit contraint d’envisager, pour la seconde année consécutive, de fermer le lieu toute une moitié de l’année, et de mettre le personnel en chômage technique. 25 ans d’existence, et de nombreux auteurs-metteurs en scène qui s’y sont révélés, une impulsion nouvelle donnée à la scène numérique, pour en arriver là, il y a de quoi fulminer. Lorsque ces responsables de lieux (ou d’autres) sont reçus au cabinet de Bertrand Delanoë ou à celui de Christophe Girard, ils se voient invariablement entendre la complète de la crise financière, des nouvelles règles sur les droits de succession qui engendrent des recettes fiscales en baisse, etc. C’est donc dans ce contexte, où l’argent semble venir à manquer, que les 600 000 ¤ sortis comme par magie du chapeau municipal, passent plutôt mal.

Imaginez maintenant, et roulez jeunesse
Au ministère de la Culture, et en ses Directions régionales des affaires culturelles, le même couplet de la rigueur budgétaire est sur toutes les lèvres. Mais lorsque le Président Nicolas Sarkozy décide de créer un Conseil de la création artistique, ce sont d’emblée 10 millions d’euros qui sortent de terre comme par miracle. Le premier projet porté par ce Conseil de la création artistique se présentait justement, le 8 février 2010, lors d’une conférence de presse (curieuse « conférence de presse », d’ailleurs, à l’issue de laquelle les journalistes étaient conviés à « prendre un verre », mais nullement à poser d’éventuelles questions !). Ce premier projet, Imaginez maintenant, résulte d’une commande du Haut Commissaire à la Jeunesse, qui a débloqué pour l’occasion 2 millions d’euros, prélevés sur le Fonds d’expérimentation jeunesse. Concrètement, ce « temps événementiel fort » (comme le dit Marin Karmitz) aura lieu simultanément du 1er au 4 juillet dans huit villes métropolitaines (Amiens, Bordeaux, Grenoble, Lyon, Marseille, Metz, Paris et Toulouse) et à Basse-Terre, en Guadeloupe. Ici et là, ces « quatre jours festifs de découvertes et de rencontres » ont pour objet de valoriser « la jeune création » en invitant « des jeunes créateurs de moins de trente ans (toutes disciplines et métiers d’art confondus) à investir et détourner des lieux de patrimoine ». Inutile de préciser, alors même que tous les projets ne sont pas encore totalement calés dans les détails, que la communication est déjà parfaitement rôdée, empruntant un discours marketing qui se nourrit juste comme il faut de l’air du temps. Parcourons le dossier de presse : « Les jeunes sont porteurs d’une créativité nouvelle qu’il convient de faire connaître et reconnaître » (vivent les « forces vives ») ; « grâce à Imaginez maintenant, le patrimoine bascule du passé à l’avenir et se trouve engagé dans une dynamique de mise en perspectives » (va pour « un patrimoine en devenir ») ; il s’agit de célébrer « les nouveaux visages de l’inventivité, du savoir-faire, de l’originalité », de la cuisine à la littérature, en passant par le paysagisme et la recherche scientifique, les arts de la scène et la communication ; ce sera « un tremplin professionnel » permettant « de nouer des relations utiles », et animé par « une forte participation étudiante ». Et, cerise sur le pudding, « Imaginez maintenant est un projet fédérateur qui met l’accent sur l’autonomie donnée aux jeunes, (…) une occasion unique de créer du lien ». Qui oserait renâcler face à tant de splendeurs promis.
Soyons honnête : il y aura certes, dans le bric-à-brac d’Imaginez maintenant, des projets intéressants, comme à Basse-Terre, où la Scène nationale de l’Archipel pilote un évènement autour de la mémoire du marronage, dans le quartier historique du Carmel ; ou encore comme à Toulouse, où le Centre de développement chorégraphique investira l’ancien hôpital de la Grave, destiné à devenir une future Cité des Arts. Pour le reste, la conférence de presse du 8 février aura réservé son lot de perles. Après que Dominique Hervieu, codirectrice du Théâtre national de Chaillot et grande coordinatrice au sein du Conseil de la création artistique d’Imaginez maintenant, ait lancé un « teaser » vidéo insipide et au montage plus qu’approximatif, chaque projet s’est dévoilé en l’état de son avancement. Dominique Hervieu elle-même, transformée en « executive woman », au discours remarquablement coaché, a promis de faire de la colline de Chaillot le panthéon du « patrimoine immatériel des droits de l’Homme » en célébrant le « métissage de l’universel ». Michel Orier, directeur de la MC2 de Grenoble, a annoncé « la prise de la Bastille » (ancienne citadelle militaire devenue un haut lieu touristique cher aux Grenoblois) et s’est enflammé, dans un discours lyrico-localo-socialo-fatigué sur la jeunesse, citant en préambule Berlioz (l’aviateur, pas le musicien) : « chaque génération est une nation ». Charlotte Laubard, directrice du CAPC musée d’art contemporain de Bordeaux, choisit pour sa part « les nouvelles formes de l’engagement », un intitulé qui regroupe le storytelling, le copy-left, une parade (qualifiée d’« agrégation collective dans l’espace public »), une chorale (mais confiée à un groupe rock), etc. Quant à Cathy Bouvard, codirectrice des Subsistances à Lyon, elle a annoncé la création d'« imaginoires » conçus comme autant de « machines à faire rêver » et d’« accélérateurs de créativité ». On y découvrira notamment un « imaginaire groin » pour célébrer, tradition culinaire locale oblige, l’art du cochon. Un élevage de porcs dans la cour des Subsistances serait même à l’étude… Bref, une foule d’idées passionnantes !
Et les jeunes, dans tout ça? Un survol rapide de ce premier dossier de presse, et des projets annoncés, révèle que les « moins de trente ans » seront bien souvent « coachés » par des artistes ou des concepteurs déjà solidement implantés dans une démarche professionnelle. A Amiens, s’il ne fallait prendre qu’un exemple, les « déambulations environnementales » dans le quartier des hortillonnages seront confiées à une entreprise d’architecture des paysages. Certes, moult étudiants seront associés, mais au fait, dans quelles conditions ? Si l’on divise la coquette somme de 2 millions d’euros par projets (9), cela ne fait somme toute qu’un peu plus de 200 000 euros pour chacun d’eux. Une fois retirés les frais techniques et d’organisation ainsi que les cachets réservés aux concepteurs et professionnels engagés dans les manifestations, que restera-t-il pour les six cents à sept cents jeunes participants ? Le plaisir d’en avoir été ? Martin Hirsch, c’est un peu le Pierre de Coubertin de la culture. A Imaginez maintenant, comme aux Jeux Olympiques, l’important, c’est de participer !
Ultime précision, pour finir : comme il va de soit aujourd’hui, le moindre projet doit être é-va-lué. Comment ? Par qui ? Sur quels critères ? Mystère et boule de gomme. Mais l’évaluation est déjà en marche, et forcément, elle a un coût spécifique. Et là, curieusement, ce n’est plus le Conseil de la création artistique qui règlera l’ardoise, mais directement le ministère de la Culture. C’est ce que nous apprend un avis d’appel d’offres posté sur son site Internet. Montant de ce « marché public » mis à la concurrence : 222 000 euros. Comme quoi, même en période de soi-disant disette, l’argent, quand on veut, il y en a !

Crédits photos: D.R.

Jean-Marc ADOLPHE
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