 |
COMPTE RENDU
La voix d’Edouard Levé mise en scène
Guillaume Béguin s’empare de deux textes de l’auteur, Autoportrait et Suicide.
date de publication : 26/02/2010 // 4276 signes
Au théâtre l’Arsenic, le jeune metteur en scène romand Guillaume Béguin a conçu une soirée qui laisse la part belle à une voix singulière de la littérature contemporaine : Edouard Levé. La représentation pêche néanmoins par un certain nombre d’effets gratuits.
Edouard Levé, voix insolite, s’est éteint en octobre 2007. L’auteur et photographe s’est tué après avoir remis à son éditeur, quelques jours auparavant, un manuscrit intitulé Suicide. Il y évoque un ami qui s’est fusillé voilà des années, mais le « tu » s’y lit presque comme ce « tu » que, parfois, on adresse à soi-même. L’ouvrage fait écho à Autoportrait (2005) où, patiemment, Edouard Levé tente la chronique d’un quotidien en noir et blanc, la chronique d’événements sans caractéristiques particulières, celle des faits. Le texte se termine sur ces mots : « Je ne pourrai dire qu’une fois sans mentir : Je meurs. Le plus beau jour de ma vie est peut-être passé. » Voilà pour le cadre.
Au Théâtre du Grütli de Genève, puis à la Chaux-de-Fonds et à Lausanne, le jeune Romand Guillaume Béguin s’est récemment emparé de cette parole afin de la porter à la scène. Autoportrait est suivi de Suicide, deux faces d’un même visage. En presque trois heures, ces textes dévoilent la voix d’Edouard Levé comme en négatif : un cours d’eau rempli de tourments, limpide, distant. Le spectateur entre dans un espace constellé de chaises, posées en échiquier sur une sorte de gazon artificiel comprimé couleur orange. Chacun s’installe où il veut, les comédiens s’infiltrent dans les rangées qui n’en sont pas (les dossiers des chaises sont orientés au hasard). Tout aura lieu dans ce dispositif, idée lumineuse de la scénographe Sylvie Kleiber.
Dans un même débit, on prend connaissance d’un journal minutieux qui note pour noter, puis s’en amuse. Levé se lance dans des listes « J’aime… » , « J’aime pas… » ou s’attache à des détails_ « Au début de la pluie, je sens mieux les odeurs. » Il livre une accumulation de constats, d’intimités comme de banalités_ « Enfant, je regardais un tapis comme adulte une peinture abstraite. » Il établit le classement de ses organes qui vont par paire, puis de ceux dont on ne possède qu’un. Il calcule le nombre d’heures, de minutes vécues. Certaines phrases résonnent au-delà de celles qui les suivent, d’autres nous rattrapent par un ou deux mots qui renvoient à notre propre expérience. Edouard Levé écrit : « Je suis plus intéressé par la neutralité et l’anonymat de la langue commune que par les tentatives des poètes de créer leur propre langue, le compte rendu factuel me semble être la plus belle poésie non poétique qui soit. »
Les cinq acteurs se partagent le texte phrase par phrase, puis au hasard. Ils marchent, courent, s’assoient ou se mettent debout sur une chaise. L’un fait mine d’abattre ses pairs, l’autre se déshabille. On s’appuie, se rassemble puis se sépare, se penche, tombe ou déplie puis replie une chemise. L’éclairage reste constant, ou alors baisse de manière imperceptible pour regagner ensuite la même intensité qu’auparavant. Pourquoi ? Guillaume Béguin cherche une mise en scène « qui n’aurait pas de style », les comédiens improvisent. Certes, cette non-ingérence permet au texte d’apparaître dans ses propres contours. Mais au-delà de ce premier constat, ce côté volontairement fortuit agace. Pourquoi tel geste, pourquoi tel autre ?
Tous semble gratuit. Pire, l’innocence du texte se trouve neutralisée, voire atteinte par une certaine répugnance engendrée par ces actions qui sont retenues, au mieux par habitude, au pire pour correspondre, malgré ce qu’affirme le metteur en scène, au style de « ce qui se fait aujourd’hui » ( acteurs en slip et veston, fille qui titube, corps qui s’agglutinent, habits quotidiens mais colorés, acteurs qui se mêlent au public, etc.). Certes, dans la deuxième partie de la soirée, le jeu se calme : Suicide se joue tout entier dans une obscurité à peine percée par les silhouettes blêmes et immobiles des mêmes comédiens. « En art, retirer est parfaire », écrit Edouard Levé dans ce même texte. Retirer – geste simple en apparence. Levé a su le faire sien, la mise en scène aurait bien fait de s’en inspirer.
>Autoportrait et Suicide, joués du 26 au 28 février au théâtre l’Arsenic , à Lausanne
Crédits photos: D. R.
Anna Hohler |
 |