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COMPTE RENDU
Pour un théâtre de brutes joyeuses
Les Estivants de Maxime Gorki mis en scène par Eric Lacascade

date de publication : 03/02/2010 // 3388 signes

Après avoir quitté le CDN de Caen, le metteur en scène et acteur Eric Lacascade a retrouvé la vie libre d’une compagnie nomade. De retour en France, il vient de créer Les Estivants de Maxime Gorki, au Théâtre national de Bretagne, à Rennes. Un spectacle puissant, porté par une équipe fidèle, qui renoue le fil des Barbares qui fut l’événement du Festival d’Avignon 2006.

A chaque fois qu’une porte s’ouvre, une existence se déverse sur le plateau. Pleine, entière. De chaque box, une vie déboule sur le plateau. De vraies vies, intenses et vibrantes, de ces vies qui ne laissent pas indifférent, sur lesquelles on se retourne quand on les croise. Ils sont flamboyants, ils réussissent, ils le savent, et cela se sait. Ils le savent. Un monde qui gagne, un monde qui monte.

Ils sont en villégiature. Chaque été, ils refont le monde qui les défait pendant l’année. Un monde suspendu, à leur image. Ils ont pris le pouvoir, et jouissent de ce qu’ils sont devenus. Ingénieur, médecin, étudiant, propriétaire, ils incarnent la bourgeoisie montante, sûre de son droit de vivre, et de changer le monde, en lui imposant sa loi.

L’été qu’ils partagent n’est pas vraiment lumineux. Non sans cruauté, il révèle leur part d’ombre, la zone obscure d’existences sans boussole. Estivants, ils sont comme coupés du temps, rejetant leur passé, refusant tout futur. C’est tout naturellement la figure de l’artiste qui va cristalliser toutes les énergies, et focaliser la haine ordinaire.

Dans cette petite communauté où l’humanité se regarde au microscope, c’est un poète qui va déclencher la violence sociale. Bouc émissaire, témoin d’un passé gênant, l’écrivain Chalimov va enclencher un processus irréversible : les langues se délient, les masques tombent, et la médiocrité prend tout l’espace.

Gorki n’augure aucun horizon nouveau. Ses personnages préfigurent l’homme moyen, sans qualité, sans désir, sans relief héroïque. Ils dérivent à vue, et sans mémoire, sans attache, sans horizon, comme des fourmis jetées dans une mare. Et bizarrement, ils sont attachants, les membres épars de ce petit peuple sans orient. C’est qu’Eric Lacascade est bien entouré, porté par une magnifique équipe d’acteurs. Il joue Chalimov, plein de vie et parfaitement désenchanté, et sa présence aimante les corps alentour. Les accouche sans faux-semblant.

Dans ce petit phalanstère sans utopie, ces êtres sans épaisseur deviennent attachants. Ils disent tout haut tout ce qui ne se dit pas, coucheries, tromperies, vilenies et autres fourberies. Tout a droit à la scène, et sans ménagement. Des scènes de théâtre (comme on dirait scènes de ménages), qui n’ont plus rien de trivial, et gagnent paradoxalement en humanité. Leur transparence fait naître des existences attachantes, qui nous ressemblent.

La dérive oisive des estivants de Gorki reflète étonnamment notre époque, même si elle fut écrite par un homme qui a cru en la révolution (et qui l’a payé cher). Il ne s’en laissait pas conter. Il ne l’a jamais idéalisée, la révolution (et on le lui fera payer cher), parce qu’il savait regarder ses contemporains, et qu’il ne pouvait pas leur faire tout à fait confiance. Et pourtant, on sent bien qu’il les a aimés, ses estivants, jusque dans leur dérive suicidaire. Et dans la « Cène » finale, où la communauté implose à vue, c’est une scène d’amour, paradoxalement, que Lacascade nous invite à regarder. Et qui nous ressemble.

Les Estivants, de Maxime Gorki, mise en scène d’Eric Lacascade, les 3 et 4 mars au Théâtre de Sète ; du 9 au 21 mars aux Gémeaux, Sceaux.

Crédits photos : Brigitte Enguérand.

Bruno TACKELS
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