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LETTRE OUVERTE
A Philippe Avron
Par Bruno Tackels
Philippe AVRON
date de publication : 18/08/2010 // 6640 signes
Immense comédien, Philippe Avron est mort sur scène, le 31 juillet dernier, à l’âge de 81 ans. Il venait de bouleverser les spectateurs du « Off » d’Avignon avec son solo scénique Montaigne, Shakespeare, mon père et moi, au Théâtre des Halles. Bruno Tackels lui adresse une lettre hommage.
Dans le cadre du « Journal d’Avignon », régulièrement mis en ligne sur mon blog, je m’apprêtais à écrire sur l’extraordinaire événement que nous avons vécu, avec Philippe Avron, au Théâtre des Halles, en ce début de mois de juillet. Mon itinérance colombienne, et le journal qui en provient m’ont obligé à reporter ce projet. Jusqu’à ce jour où j’apprends sa mort, prévisible sans doute, « mise en scène », au sens radical de ce terme : il est mort sur la scène d’Avignon, celle qui l’avait vu naître, avec Jean Vilar. Je ne peux plus écrire le texte, le « papier » que j’avais prévu d’écrire. Tout est prêt, pourtant – j’avais fait de ce spectacle mon « coup de c½ur » lors des tribunes critiques du Festival Off, le mettant en face du tout premier spectacle d’un jeune artiste liégeois, Fabrice Burgia. Je me souviens avoir parler de lever et de crépuscule, des artistes qui arrivent dans la lumière et de ceux qui s’apprêtent à en partir. La seule chose qui me soit possible, aujourd’hui, 2 août, vous parlant depuis la cordillère des Andes, où je suis en retraite d’écriture, cher Philippe Avron, est de vous adresser une lettre. La voici.
Cher Philippe Avron, J’aurais tant voulu vous le dire de vive voix, vous dire merci pour ce cadeau de théâtre que vous m’avez fait, comme à bien d’autres, en cette fin d’après-midi, au Théâtre des Halles, dans ce jardin si doux, qui vit naître l’amour de Laure pour Pétrarque, à moins que ce soit l’inverse. Un lieu d’amour qui ne pouvait que vous accueillir, tant de siècles plus tard, mais pour y célébrer le même rituel, celui d’un amour inextinguible, et qui passe tout – l’amour du théâtre, en l’occurrence, l’amour pour un secret qui passe (par) le théâtre, et que vous avez voulu nous faire passer, encore une fois, une dernière fois. Car on peut penser, oui, que vous le saviez, que c’était la dernière fois, le dernier passage, pour ce secret du théâtre qui se passe, et ne passe pas. Et que vous aviez décidé de la passer sur scène, cette dernière fois, comme tant d’artistes avant vous. On peut même imaginer que vous n’y avez pas pensé, que les choses vous sont venues dans l’évidence la plus claire. Assez pensé. Vous n’étiez pas fait de ce bois-là, vous n’étiez pas un cérébral, mais plutôt un animal, un poisson, un plastique, un anguleux, un grand danseur des hauteurs, un véritable guetteur, de ceux qui sont toujours aux aguets, capables de tous les retournements, comme ce chat que vous avez tant aimé, et qui vous a tant appris. Un animal qui savait que la scène appelle d’autres lois que celles des rationnels, ceux qui pensent qu’avec elles, et elles seules, ils ont tous les pouvoirs. Vous leur avez montré, durant tant d’années, que votre pouvoir à vous était immense, et finalement incomparablement plus puissant que le leur. Car votre pouvoir était celui de l’imagination, et celui-là est sans limite. Quand dans le jardin du Théâtre des Halles vous parlez à Montaigne (et vous lui parlez beaucoup, dans cet ultime spectacle), vous le regardez, toujours au même endroit, avec la même intention, une incroyable intensité du regard, et pour les deux cents personnes qui sont là, il est là, Montaigne est présent, un peu au-dessus du gradin, derrière le grand platane, nous sommes très rapidement tous convaincus, absolument certains qu’il est là, avec vous, et que vous lui parlez, et que finalement nous lui parlons aussi un peu, par procuration. Et c’est au fond de cela dont vous avez encore voulu nous entretenir, dans le jardin de ce beau théâtre d’Amour : comment puis-je prendre tous ces masques, moi le saltimbanque des Cours (d’honneurs et de disgrâce), et finalement réussir à donner vie à ce qu’ils représentent, jusqu’à devenir le Roi absolu, le Roi de la scène – un acteur ? Quel est le secret de cet être ahurissant qu’on appelle acteur, et qui en effet parvient à faire ce qu’on ne pourrait pas même imaginer, et qui le faisant, nous le fait partager, dans un acte d’amour et de bonté incroyable ? Si vous nous parliez de ces pères, du vôtre si important, amoureux des lettres, de Montaigne, et de Shakespeare, votre père à vous, votre père de scène, si vous avez tenu à nous mettre en si bonne compagnie, avec vos trois pères de vie, c’est juste pour arriver à dire ce secret, sans jamais l’éventer, juste le dire, l’effleurer : comment se fait-il qu’un homme coincé dans une coulisse, mort de trouille, près à pisser dans son costume, la couronne de Roi à la main, défait, détruit, presque plus rien d’humain, comment se fait-il que cet homme, juste après, lorsqu’il va faire un pas dans la lumière, devient ce Roi, est maintenant ce Roi qu’il ne pouvait rigoureusement pas être, et qu’il devient, et qu’il est, de toute éternité ? Et que vous étiez ce soir-là devant nous, dans une évidence d’éternité. En cette fin d’après-midi du mois de juillet, j’ai vu un grand acteur nous donner une « leçon », une grande leçon, de celles qu’on n'oublie jamais, un homme arrive et devient tous les hommes, parle avec Montaigne, avec deux ânes, un chat, une guide touristique et Grand corps Malade, et tous les slameurs du monde, et pendant cette heure suspendue, tout devient possible, le chat devient essentiel à nos vie, les ânes témoins décisifs, la guide à peine supportable, les Japonaises pathétiques, et finalement toutes ces silhouettes de pacotilles ont pris vie devant nous, car avec vous tout devient possible, y compris le plus improbable, et l’homme acteur que vous êtes a pris tous les visages, tous les corps, tous les gestes, et il a dansé toutes les pensées du monde, et il vaut bien tous les pères du monde, le sien, Montaigne, Shakespeare… Voilà ce que j’ai vu, cher Philippe Avron, en cette fin d’après-midi, dans le jardin du Théâtre des Halles, et ce fut un cadeau inoubliable, et j’aurais voulu vous le dire (ce que je ne fais jamais au sortir des spectacles), et je le fais maintenant par cette lettre, qui est mon seul moyen mon adresse, mais je vous regarde, d’ici où je suis et j’espère vous trouver, si je vous ai bien écouté, je devrais pouvoir… Merci pour tout,
Un spectateur du Théâtre des Halles, ce 12 juillet 2010, Un chat ravi parmi tous ces gens heureux, oui, vous les avez rendu heureux, ce soir, là, c’est visible, merci pour eux.
Bruno TACKELS |
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