COMPTE RENDU La mélodie du malheur Un projet de télé-concert footballistique mené par Red
date de publication : 06/07/2010 // 5351 signes
Après avoir (plus ou moins) inspiré les chorégraphes Pierre Rigal et Massimo Furlan, le fameux match de football France-RFA de juillet 1982 donne aujourd’hui naissance à un très intrigant projet de télé-concert, initié par Red, l’un des éléments les plus talentueux de la scène musicale française contemporaine.
On peut, comme l’auteur de ces lignes, n’éprouver aujourd’hui que de l’ennui à la vue du ballon rond et des bipèdes emmaillotés qui lui courent après, et, à l’approche d’une Coupe du monde de football, n’avoir qu’une envie : partir sur une autre planète (carrée, de préférence). On peut pourtant, toujours comme l’auteur de ces lignes, conserver un souvenir ineffaçable d’un match entré dans la légende, au sujet duquel des hectolitres d’encre ont coulé – et coulent encore… Ce match n’est autre que la demi-finale de Coupe du monde France-RFA disputée à Séville, le 8 juillet 1982. Perdue par l’équipe de France à l’issue de l’épreuve des tirs au but, la rencontre a été jalonnée d’incidents – le principal étant natürlich l’agression, non sanctionnée par l’arbitre, de Patrick Battiston par le gardien de but allemand Harald Schumacher – et de rebondissements. Indignation, espoir, colère, exaltation, détresse… Les supporters français (surtout s’ils avaient moins de treize ans et croyaient encore que la justice pouvait exister en ce monde) ont éprouvé, ce soir-là, toute une gamme de sentiments intenses : à l’explosion de joie accueillant les buts de Marius Trésor et d’Alain Giresse pendant les prolongations, devait succéder, quelques minutes après, l’abattement suite aux deux buts allemands remettant les deux équipes à égalité. Pour la première fois en Coupe du monde, la victoire allait se décider aux tirs au but : après avoir d’abord penché vers la France, la balance basculait finalement du côté de la RFA, achevant de rendre ce match inoubliable – les (télé)spectateurs français n’ayant alors plus que leurs yeux pour pleurer. « Aucun film au monde, aucune pièce ne saurait transmettre autant de courants contradictoires, autant d’émotions que la demi-finale perdue de Séville », dixit Michel Platini, capitaine de cette équipe de France élevée au rang de mythe. A ces mots font écho ceux-ci, écrits par Red dans un texte paru dans le numéro d’été du magazine Magic : « Ce match au scénario quasi palmable nous avait fait rêver, après sa fin, on pouvait, dans notre déception, sentir que l'on en parlerait pendant encore longtemps. Je me souviens qu'alors je me suis réfugié dans ma chambre pour écouter Couleur 3, la radio genevoise que j'avais la chance de pouvoir capter. La radio qui ne passait que de la musique, celle de Suicide (Dream Baby Dream), de Cure (Pornography) de Trio (Da Da Da), de Joy Division. Ils avaient perdu ce match et, pour ma part, j'allais bientôt me désintéresser du sport pour m'acheter des instruments et monter des groupes de rock. » S’attaquant cette année à l’insolite projet d’un télé-concert intitulé Séville 82 et basé sur ce fameux France-RFA de juillet 1982, Red, alias Olivier Lambin, a fait une entrée très remarquée sur le terrain du rock français en 2000 avec l’album Felk, qui sonne comme un manifeste en faveur d’un nouveau folk (le felk du titre ?). Sorti chez Rectangle, le précieux label fondé par Quentin Rollet et Noël Akchoté, ce disque a été suivi d’un autre, non moins étonnant, paru en 2001 (encore chez Rectangle) : une reprise intégrale de Songs From A Room, l’une des pièces maîtresses de Leonard Cohen. Depuis, venant confirmer chaque fois davantage l’extrême finesse de jeu de Red, plusieurs autres albums ont vu le jour. Sorti tout récemment chez Clapping Music sous le nom de The Nightcrawler, le dernier en date contient neuf ballades à la mélancolie capiteuse, dignes des meilleurs moments d’un Vic Chesnutt ou d’un Kurt Wagner (Lambchop). L’album présente par ailleurs tous les atours d’un collector du fait d’une édition en vinyle limitée à 500 exemplaires, chacun ayant une pochette différente, peinte par l’auteur lui-même. Avec l’arrivée de l’été, et d’une nouvelle Coupe du monde, Red a commencé de sillonner les routes de France pour présenter Séville 82. De nombreuses dates sont au programme, la moindre n’étant pas celle du 8 juillet… Pour les besoins du projet, les quelque trois heures de la retransmission originale ont été réduites à une heure et privées des commentaires de l’impayable duo Thierry Roland/Jean-Michel Larqué. Quant à la partie musicale, elle est assurée conjointement par Red et deux de ses coéquipiers privilégiés, Philippe Tessier (saxophones) et Tonio Marinescu (batterie). « Tous les ingrédients d'un bon scénario de film sont dans ce match. Je pense que l'on pourrait aussi le faire avec certaines étapes du tour de France, celles en montagne par exemple. Ce serait toujours plus intéressant que la énième projection d'un Murnau ou du Cuirassé Machin, non ? L’idée de Séville 1982 s’inscrit clairement en réaction à cette vogue des ciné-concerts. Je ne m’imagine pas en train de jouer sur un chef-d’œuvre. » En revanche, nous pouvons sans peine l’imaginer en train de (très bien) jouer sur les images de ce pic footballistique à haute teneur dramaturgique.
>Prochaines dates : les 8 et 9 juillet à Rennes (Tombées de la nuit), 16 juillet à Colmar, 17 juillet à Dijon.
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