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COMPTE RENDU
Chelyabinsk-Toulouse par le vol de 20 h et des poussières
Non solo, de Vladimir Golubev.

date de publication : 02/02/2010 // 5637 signes

Déjà vu à Moscou en décembre 2006, le Russe Vladimir Golubev apporte au festival C’est de la danse contemporaine, à Toulouse, une nouvelle preuve de la grâce nonchalante qui le transporte (et nous avec).

Trois fois rien, c’est parfois énorme. On pouvait s’autoriser cette réflexion l’autre soir à Toulouse (mardi 26 janvier) à l’issue de l’une des soirées d’ouverture du festival C’est de la danse contemporaine, dont la croisière internationale se poursuit jusqu’au 12 février. Mais il aura quand même fallu à ce « trois fois rien » quelques heures de vol. Et un sacré voyageur, Vladimir Golubev, fraîchement débarqué de Chelyabinsk, dans les profondeurs russes de l’Oural. On y revient de suite…

Commençons cependant par le début. A 19 h 30, dans le studio du Centre de Développement Chorégraphique, Emmanuelle Santos ouvrait les (supposées) réjouissances avec Monstros, pièce pour cinq interprètes (féminines exclusivement) qui se proposait, selon le programme, « comme un inventaire subjectif de références à des œuvres déjà existantes liées à la peur ». Concrètement, on put assister au bien étrange ballet gesticulatoire de créatures entièrement revêtues (visage compris) d’une combinaison d’un vert gélatineux. Et après ? Quelques projections fragmentées (comme il se doit) d’extraits de Dracula, Frankenstein, et autres classiques du genre, des bribes de dialogues issus des mêmes films, … et c’est à peu près tout. Pas grand-chose donc, mais cependant noyé dans un bavardage gestuel, visuel, scénographique à peu près sans aucun intérêt –où, en tout cas, on cherche en vain « les réactions physiques des interprètes face à la peur », but annoncé de cette « exploration » chorégraphique. Ce Monstros est la seconde pièce d’Emmanuelle Santos, qui poursuit actuellement sa formation au Centre chorégraphique de Montpellier. On ne tirera donc pas de conclusion définitive de cet épisode pseudo-monstrueux qui ne laissera pas de souvenir impérissable.

Plus tard dans la soirée, c’est au Théâtre Garonne qu’il fut donné de découvrir Memory, de la chorégraphe chinoise Wen Hui ; un spectacle précédemment présenté à Paris dans le cadre du festival d’Automne. Tout autre cas de figure. Tout ici respire la maîtrise, le propos tenu –mais sans doute trop contenu. Wen Hui est partie de ses propres souvenirs d’enfance pour évoquer la Révolution Culturelle. Les crimes commis au nom du dogme maoïste sont certes évoqués, mais le tableau se nuance des souvenirs personnels, familiaux, domestiques, forcément teintés par l’appartenance forcée (mais naïvement consentie) aux Jeunesses communistes, et le culte dévolu au Grand Timonier. La scénographie, qui reconstitue une vaste moustiquaire (laquelle devient écran des projections mentales), est impeccable. La comédienne Feng Dehua, qui donne cours au récit, sur un cliquetis de machine à coudre, est impeccable. Wen Hui elle-même, en figure cérémonieuse qui répète tout au long de ce spectacle le même mouvement d’inclinaison et de redressement, est impeccable. Absolument tout est impeccable dans cette « chorégraphie documentaire » ; quand bien même la « symphonie du souvenir » semble bien extérieure à « l’archive vivante » du corps, dont se réclame Wen Hui. Mais au fond, qu’apprend-on de neuf, que l’on ne sache déjà, sur la Chine de Mao et ces funestes années de la Révolution Culturelle ? Rien. D’autant qu’au fil de ce voyage introspectif, l’expérience ainsi livrée ne prend pas chair, restant au seuil d’un hiératisme pictural. L’image est très très belle, certes, mais là encore, on reste quelque peu sur sa faim.

Heureusement, donc, il y eut Vladimir Golubev, entre Emmanuelle Santos et Wen Hui. Au studio du CDC, à 20 h et des poussières. On avait déjà été fort étonné par ce garçon surgi de nulle part, lors d’une plateforme de danse contemporaine à Moscou, en décembre 2006. Et nous avions alors relaté, sur mouvement.net, la grâce nonchalante d’un premier solo, où avec une guitare et quelques chansons, ainsi qu’un étendoir à linge qui devenait cage, ailes d’Icare puis tutu romantique, Vladimir Golubev avait fait irruption en apache (au sens de voyou) boréal. Présenté à Toulouse (pour deux représentations et nulle part ailleurs), Non-Solo (2ème partie) prolonge cette veine d’une épatante éloquence. C’est, d’abord, avec une désarmante simplicité qu’il prend possession du plateau, et fait mine de s’habiller, dans un halo de lumière qui donne à ses gestes –reconnaissables- un caractère d’abstraction veloutée. C’est, ensuite, avec une stupéfiante fausse sincérité qu’il annonce vouloir exposer la technique grâce à laquelle il doit parvenir à pleurer (mais y échouera). C’est, encore, sans chichis qu’il se lance dans une complainte ardemment rythmée à l’accordéon. Et c’est, enfin, sur le ton d’une confession intime qu’il touche l’auditoire en livrant quelques souvenirs d’enfance ; lesquels gardent cependant une part de mystère. Sans oublier, à l’articulation de ces différentes séquences, de brèves ponctuations dansées où le temps, l’espace, et toutes les paroles du monde semblent se dissoudre et se diffracter dans la plénitude d’une éclosion. Etonnant Vladimir Golubev, vraiment, qui avec trois fois rien, dit énormément, en faisant taire les bavardages.

(1) – Vladimir Golubev devrait à nouveau être présent en France en novembre 2010, dans le cadre des spectacles de l’année France-Russie.

>C’est de la danse contemporaine, festival du CDC, à Toulouse et en région, jusqu’au 12 février.

Crédits photos: DR

Jean-Marc ADOLPHE
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