COMPTE RENDU Bande-son traumatique Le dessinateur Pierre La Police se met au disque
date de publication : 07/07/2010 // 6016 signes
Objet musical et graphique renouant les liens artistiques consommés du dessinateur Pierre La police et des artistes sonores RadioMentale, le CD Traumavision transporte – grâce au parti-pris artistique du label PPT/Stembogen – dans une nouvelle dimension d’écoute leur vision « monstrueuse » et partagée du collage cinématographique.
Il existe des fascinations communes qui cimentent bien des projets. Entre l’univers pictural humoristique décalé du dessinateur Pierre La Police et les préoccupations audios suggestives du duo d’artistes sonores RadioMentale (Jean-Yves Leloup et Eric Pajot), les gibiers créatifs ne manquent pas : Cinéma de série B, Z, X et autres nanards en folie – du moment que ça soit ou gore ou kitsch ou absurde et que le budget du film ne dépasse pas le prix d’un café crème ; collages imagés ou musicaux aux ponctuations loufoques ; causticité singulière à mettre en relief sans caution IMAX. De quoi fournir autant de points de giration satellites pour créateurs en quête de défiance des lois gravitationnels du conformisme ambiant. Un goût pour les mêmes agapes qui leur avaient valus de produire une bande-son commune pour, à l’origine, accompagner une exposition de Pierre La police dans les galeries Agnès b. en 2004. Or oui mais voilà, il manquait encore à cette expérience partagée, et habilement intitulée Traumavision, le support de diffusion propice à donner à l’objet des angles plus diserts. Familier des disques-objets graphiques, des thématiques savoureuses (Le disque contre l’insomnie (Hypnose) de Vincent Epplay) et des collections cinématographiques fantasques (la saga Movies in Your Head et ses flambées de Jingles & Génériques), le label et maison d’éditions PPT/Stembogen de Denis Chevalier s’est alors vu proposé de jouer les entremetteurs pour publier la version cd de Traumavision. Genèse d’une adaptation discographique par l’intéressé. « Je connais Jean-Yves Leloup depuis très longtemps, depuis l’époque où il s’occupait de A Bao A Qou, un collectif défricheur de diffusion de vidéos au début des années 90. Il m’a passé la bande en janvier 2008, à l’époque de la sortie de Jingles & Génériques dans notre collection Movies in Your Head. Je les avais d’ailleurs sollicités pour participer à cette compilation, mais ils n’avaient finalement pas trouvé un angle qui leur plaisait. J’ai tout de suite était convaincu à l’écoute de la bande, elle rentrait complètement dans le cadre plutôt large de la collection. D’autre part, connaissant RadioMentale, nos parcours se recoupant en de nombreux points, je savais que l’on pouvait très vite s’entendre sur un projet. » Il faut dire qu’en termes de projet, la bande-son de Traumavision n’a rien d’un sacerdoce. Elle délivre un montage rutilant où fricotent « catcheur mexicain (Santo), super-héros italien (Flashman), cannibales, zombies, monstres en tout genre (Godzilla), savants fous, robots menaçants et autres personnages de bidasses issus de comédies érotiques italiennes des années 70 ». Concrètement, c’est Pierre La Police qui s’est chargé de sélectionner tous les dialogues à partir notamment des films qu’il avait utilisés dans le pendant filmique du projet, Menace Néanderthal, et que RadioMentale s’est ensuite chargé de monter et de mettre en forme, surlignant le tout de fragments de Biosphere, Cosmo Vitelli, Howie B ou de musique contemporaine. Malgré tout, adapter un projet sonore destiné à l’origine à une exposition à un support discographique n’est pas forcément si simple. « La première chose qui vient à l’esprit c’est de se dire qu’une bande composée pour une exposition n’est pas forcément adaptée à une production discographique, à une écoute autonome et attentive », poursuit Denis Chevalier. « Mais les modes de composition par accumulation ou en “catalogue” sont des modes qui peuvent être très riches et stimulants. En tout cas, ils m’intéressent (cf le Sound Effects de Vincent Epplay paru sur Stembogen par exemple). La composition n’est pas linéaire et, même si la bande marche bien en situation environnementale, elle s’écoute très bien aussi en suivi, comme un film que l’on regarde ou une création radiophonique que l’on écoute. Au-delà des jeux de collages et de rencontres entre les extraits d’origines différentes, les apports musicaux jouent un rôle déterminant, en second plan ou plus en avant. Ils viennent dialoguer avec les extraits ou créer un jeu dynamique avec ceux-ci, avec des moments de “cristallisation” émotionnelle, avec des paroles en répétition ou en rappel. Même s’il est probable que RadioMentale n’aurait pas réalisé la même compo s’ils avaient d’abord prévu un disque, le côté “catalogue-collage” et le “côté narratif” sont à mon sens parfaitement dosés et mêlés pour en faire une expérience que la seule diffusion en bande son d’exposition ne permet pas de vivre pleinement. D’ailleurs, c’est peut-être cette destination première, l’exposition, qui les a amenés sur ce chemin du collage monstrueux, qu’ils n’auraient peut-être pas poussés à ce point dans une optique seule de disque. C’est là où l’on retrouve le rôle de Pierre La Police, car c’est lui qui a amené une sélection énorme d’extraits dans laquelle RadioMentale a puisé en correspondance avec leur propre univers sonore. Il est évident qu’ils ont voulu créer une composition dans l’esprit d’une progression, d’un film sonore, d’une création radiophonique, etc. On s’en aperçoit dans les derniers morceaux notamment, où l’humour et l’absurde se doublent de plus en plus d’un aspect touchant et poétique. C’est finalement assez en logique vu leur démarche. En tout cas, il aurait été dommage de laisser en sommeil cette bande que finalement personne n’avait réellement écoutée et qui prend ainsi une nouvelle dimension en écoute seule ».
> RadioMentale et Pierre La Police, Traumavision, CD (+ livret 16 pages de dessins + photogrammes couleur) PPT « Stembogen »/Metamkine.
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