COMPTE RENDU De l’objet et de l’étrange L’exposition Things Uncommon entre cinéma et design
date de publication : 06/07/2010 // 8132 signes
Des « objets hypothétiques » – tels des films et objets – sont présentés dans l’exposition Things Uncommon. Jusqu’au 21 août, au Lieu du Design à Paris, le designer Noam Toran s’intéresse à la relation entre le cinéma et le design. Les objets produits consistent à répondre avec humour aux besoins psychologiques de chacun.
A propos du célèbre film Mon Oncle de Jacques Tati, André Bazin disait : « Par les moyens propres de l’art, Mon Oncle ne contrecarre pas le progrès : il lui donne des chances de s’humaniser. » Le designer Noam Toran ne contrecarre pas le design ni le cinéma, il entremêle les deux et invente un objet qui, loin de vouloir satisfaire un besoin primaire ou décorer un lieu vient alimenter un mal humain : la solitude. Les puristes peuvent crier au scandale, dénoncer l’ignominie du procédé, qu’ils se souviennent du leitmotiv de Deleuze et Guattari : « Le désir est machine. » Et cette « machine désirante », Noam Toran en donne une nouvelle définition au Lieu du Design à Paris, dans une exposition intitulée Things Uncommon. Quiconque s’intéresse au design découvre que ce dernier ne s’intéresse pas ou peu au cinéma. Pourtant, l’essor cinématographique a longtemps coïncidé avec l’essor du design industriel. Même si dans la rétine cinéphile, la légendaire villa Arpel (du film Mon oncle) des designers parisiens Domeau et Pérès, ou le décor psychédélique de The Party (de Blake Edwards) restent imprimés, la réflexion commune autour de ces deux arts ne se rencontre pas souvent. Sur une proposition de l’historienne du design et commissaire Alexandra Midal, le Frac d’Ile-de-France et le Lieu du Design s’associent pour concevoir la première exposition personnelle de Noam Toran, une occasion à ne pas rater pour n’importe quel amoureux du cinéma et/ou du design.
Sur une surface rectangulaire en parfaite adéquation avec l’aspect géométrique des œuvres du designer, une dizaine d’années de travail s’étalent sous forme pyramidale. La base montre les œuvres les plus anciennes pour atteindre au sommet la plus récente. Parallèles, deux vieilles télévisions diffusent chacune un film différent. Le premier, Desire Management (2006), permet d’introduire trois objets étalés un peu plus loin sur le sol. Le second, Object For a Lonely Men (2001), se présente comme un hommage au célèbre film de Jean-Luc Godard, A bout de Souffle. Les deux films s’opposent sur plusieurs points : l’un est en couleur, l’autre en noir et blanc, l’un en pellicule, l’autre en numérique. Cinq ans les séparent, une chose les réunit : l’individualisme. « Si vous n’aimez pas la mer, si vous n’aimez pas la montagne, si vous n’aimez pas la ville, allez-vous faire foutre ! », raconte face-caméra l’insolent Michel Poiccard, idole de Noam Toran. Dans Object For a Lonely Men, l’artiste se met en scène. Il imite les gestes de Bébel, lui pique ses vêtements, sa voix, ses mimiques les plus célèbres et reprend les dialogues les plus connus. Le plus intéressant n’est pas la superposition des deux œuvres ni même le plagiat mais la reconstitution sous forme clinique d’objets emblématiques. Le double de Poiccard se délecte d’un original plateau-repas composé d’un chapeau, d’un paquet de Gitane sans filtre, d’un pistolet, d’un volant de voiture, d’une paire de lunettes de soleil, d’un rétroviseur, du journal The Herald Tribune, d’une tête de mannequin (le double de Jean Seberg devenu femme-objet). Ces objets-clés entretiennent l’image mythique du film et l’esprit de la Nouvelle Vague : ils sont le prolongement des personnages. Noam Toran ne les invente pas, il les réutilise. Le plateau-repas, synonyme du milieu hospitalier, peut autant se référer à la folie fétichiste du héros que renvoyer à l’effet pervers d’une société de consommation : l’artiste se place devant son téléviseur, face à son film préféré, il joue avec l’image d’un autre devant cet autre puis déverse dans un urinoir son chagrin d’avoir pour seule identité une fiction. Dans Desire Management, l’objet devient le héros de quelques saynètes. Muets ou incompréhensibles, les personnages s’appliquent à d’étranges rituels : un couple s’excite autour d’un lit en forme de terrain de baseball; un homme nu prend plaisir à l’aspiration d’un aspirateur ; un autre verse des larmes dans un thé destiné à une femme assise à ses côtés ; une hôtesse de l’air s’entraine aux turbulences sur un chariot automatisé. Tous ses objets-totems viennent combler un manque, apaiser une peur, souligner un culte. L’aspirateur (Vaccum Scanner), le chariot (Turbulent Air Troll) et le Baseball Bed se retrouvent dans l’exposition. A tour de rôle, les deux premiers s’enclenchent et vrombissent, brisant par effet de surprise le silence du lieu. Plus loin, deux stands posés l’un en face de l’autre présentent douze objets popularisés par le cinéaste Alfred Hitchcock : des MacGuffins. Ne prenez pas la peine de chercher dans le dictionnaire, ce mot est un barbarisme que le réalisateur s’amuse à expliquer ainsi : « Deux voyageurs se trouvent dans un train en Angleterre. L'un dit à l'autre : " - Excusez-moi Monsieur, mais qu'est-ce que ce paquet à l'aspect bizarre qui se trouve au-dessus de votre tête ? - Oh, c'est un MacGuffin - A quoi cela sert-il ? - Cela sert à piéger les lions dans les montagnes d'Ecosse - Mais il n'y a pas de lion dans les montagnes d'Ecosse - Alors il n'y a pas de MacGuffin." » Enigmatique, n’est-ce pas ? Il racontait dans ses célèbres entretiens à François Truffaut : « C’est extrêmement important pour les personnages du film, mais sans aucune importance pour moi, le narrateur. » Les MacGuffins de Noam Toran sont en résine noire et fragiles. Devant eux se trouve un écriteau avec un synopsis. Les histoires varient ; tantôt elles citent l’objet en question, tantôt elles l’esquivent et racontent une autre histoire. Dans ses scénarii abracadabrantesques, on parle d’enfance, de cannibalisme, de meurtre, de divorce, de goulags. On y voit des dents, une paire de chaussure, une caméra, un volant de voiture, un squelette, un téléphone, un passeport, une urne funéraire à l’image de Mickey. L’artiste dit s’être inspiré de faits divers ou de films pour créer ses objets et leurs histoires. « Quel lien existe-t-il entre ces objets et ces histoires ? », se demande-t-on avec naïveté : « A vous de l’inventer ! », s’exclame l’artiste. Pourquoi cet homme pleure-t-il ? Que contenait l’enveloppe dans sa main ? If we never met again (2010), la dernière vidéo de l’artiste, intrigue. Deux télévisions (encore !) diffusent presque la même scène. Il y a dans ce dispositif une symétrie parfaite : deux routes parallèles, deux voitures, deux hommes, une valise, une enveloppe, des pleurs. Noam Toran veut solliciter l’imaginaire de celui qui regarde l’œuvre. Souvenons-nous des décors du designer Mourgue dans 2001: l'Odyssée de l'espace : l’objet présage d’un futur angoissant. Symbole d’idolâtrie, de claustration, de déviance, chez Noam Toran, le décor devient un objet, une chose indéfinissable, psychanalytique et hors du commun. La référence à Stanley Kubrick n’est pas anodine. Le réalisateur utilisait la symétrie pour mieux souligner les failles des ces personnages : le désordre dans l’ordre, la passion dans la raison (Shining en est le meilleur exemple). Le designer s’en inspire. Les objets ne sont plus des machines mais des souvenirs personnifiés, heureux ou malheureux, parfois drôles, parfois tristes. Mais qu’est-il au juste ? Cinéaste ? Designer ? Il créé des objets inutiles dans la réalité mais indispensable dans la fiction. Comme son écrivain favori, Raymond Carver, il cherche dans ses œuvres un moyen pour l’homme d’être heureux tout en admettant que le bonheur soit insaisissable.
> Noam Toran, Things Uncommon, du 24 juin au 21 août au Lieu du Design, Paris.
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