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Ciel, de Volmir Cordeiro, © Laurent Friquet.

Autour du sexe et du cerveau

Lia RODRIGUES / Volmir Cordeiro

Chronique d'un corps

Le Brésilien Volmir Cordeiro déchire une danse des multiples, de son seul corps, hors du commun.

Par Gérard Mayen publié le 3 janv. 2013

Volmir Cordeiro a une tête pas banale, du genre aigu, échevelé, un rien faunesque. Une tête perchée au bout d'un corps très grand, (trop ?), efflanqué, avec toujours un air de pencher vers le déséquilibre. Quand il s'engage sur le plateau pour son solo Ciel, Volmir Cordeiro ne porte qu'un justaucorps qui s'arrête aux genoux, dans un tissu très fin, ouvragé, et quasi transparent. A travers quoi, on voit tout (entre autre : son sexe).

Voilà un nu qui n'est pas nu, plutôt décoré, un brin fantaisiste, peut-être ironique. Et voilà un visage en vigie, en proue, vaguement fulminant. Tout cela très adressé, en plus d'exposé. Volmir Cordeiro est avec un public, fait face, affiché de son corps. Entre sexe et cerveau, un axe se projette, avec vibré de roseau affolé. Mais alors, entre le deux ? De quoi donc, ce corps ? Ce corps tout entier.

Puisque ici tout est très penché, tiré dans du déhanché en freeze au bord du précipice de soi, tout en segments, brisures, débordant de l'axe, en tensions souples d'un dégingandé structuré, maîtrisé, le corps de Volmir Cordeiro est construit de multiples, de sections, d'éléments.

Et cela blinde, nourrit, articule, une géographie mouvante, jamais terminée, presque éruptive, où se déposent, se profilent et s'inventent tout ce que peut un corps, qu'on ne sait jamais ; et qui réside plutôt dans ce que peut un regard sur un corps, qui emprunte, mais traverse et transgresse, cette ligne souple, énigmatique, jamais saisie, reliant ce sexe et ce cerveau, d'un corps. Ce corps.

Volmir Cordeiro malmène, désaxe et distord cette ligne que le mental abstrait, habituellement droite, verticale, pour entretenir l'ordre symbolique, du bas vers le haut, entre sexe et cerveau. 

Volmir Cordeiro est brésilien. Il a longtemps dansé dans la compagnie de Lia Rodrigues. Volmir Cordeiro compte parmi ces jeunes performers auteurs passionnants, qui s'ébrouent au sein de la formation-laboratoire Essais du CNDC d'Angers, aujourd'hui stupidement condamnée. Volmir Cordeiro présentait Ciel au Quai à Angers, alors que Lia Rodrigues et tous ses  danseurs montraient, eux, leur dernière pièce, Piracema.

Echo direct du précédent Pororoca, le mouvement profond de Piracema consiste à dégager un grand principe discret, mais implacable, de vaste parcours obstiné en carré tout autour de l'aire scénique. Cela, imperturbable et puissant, alors que les mouvements des danseurs, constamment effondrés, repris, remballés, sont de ceux, en proie au doute, qui s'engagent pleins de vigueur, mais se gardent de s'imposer.

Dans cette tension, on retrouve une qualité « brésilienne » contemporaine, qui cultive la déconstruction des attendus de la représentation spectaculaire chorégraphique – et cela dialogue très fort avec nos regards des années 1990-2000 – sans pour autant que l'investissement des corps paraisse bridé par une injonction intimidante du discours.

On ressent quelque chose du même ordre à l'échelle du solo Ciel de Volmir Cordeiro. Et dans son magnifique corps mal foutu, on trouve prétexte à une fugace association d'idée avec l'image que donnait la carcasse de Xavier Le Roy, du temps de Self unfinished et Produit de circonstances (1998 et 1999).

Sauf que, ainsi qu'on a déjà pu l'exposer dans ces colonnes, ces deux pièces emblématiques voyaient l'artiste français montrer ce corps pas possible au regard des canons de la danse qui danse, alors faire espérer les possibles d'une danse toute autre, pour finalement se rabattre sur un genre de devoir de la démonstration intellectuelle prévalante et obligée.

Il en découla mille choses excellentes. Mais l'option de Volmir Cordeiro, aujourd'hui  autre, nous entraîne très fort, dans une échappée qui carbure entre le sexe et le cerveau. Matière à ébats, à débattre.

 

Ciel de Volmir Cordeiro a été présenté le 19 décembre en ouverture studio et Piracema de Lia Rodrigues, le 20 décembre au Quai à Angers.