<i>Hamlet 1983</i> de Fekret Salem Hamlet 1983 de Fekret Salem © D. R.
Critiques Théâtre

Bagdad sur écoute

Pépite artistique dénichée au cours d'un séjour en Irak par le directeur de la scène nationale d'Arras, Hamlet 1983 de Fekret Salem présente une tranche de vie bagdadienne, énergiquement portée au plateau par ceux qui la font.

Par Agnès Dopff publié le 22 déc. 2017

Sur un plateau dénudé, et enveloppé seulement d'une épaisse obscurité, cinq silhouettes adolescentes s'agitent et se déplacent en trajectoires rectilignes et répétitives dignes des premiers jeux vidéo. Par des mouvements fantomatiques, tantôt happés, tantôt repoussés hors des carrés virtuels qui semblent s'allumer au sol par le truchement de puissants faisceaux lumineux, les silhouettes se lient et se délient, toujours par le fil des appareils : ici, une paire d'écouteurs, là un ordinateur portable, là encore un smartphone connectent physiquement les acteurs et alimentent la charge d'une hostilité ambiante, qu'un puissant grésillement vient méchamment parfaire.

De ce nid de vipères absolument statique, éclate subitement l'action, annoncée à grands cris par une chasse au héros éponyme. Comme pour faciliter la tâche, lumière est faite sur le plateau, et l'on découvre en bord de scène quantités de sièges vides aux allures mortuaires. Si c'est bien la mort que l'on s'apprête ici à nommer, à crier et à pleurer, aucun espace pourtant n'est cédé à l'accablement. Dès les premières répliques, les comédiens sortis de leur torpeur explosent d'une vitalité nette. La machine est lancée, l'intrigue court nerveusement et découvre une version singulière de la tragédie shakespearienne, où la jeunesse irakienne joue sur tous les fronts et gagne à tous les coups. La farce côtoie le drame, le mouvement des corps flirte avec la danse la plus contemporaine, et les jeunes comédiens n'hésitent pas à venir jusqu'aux portes du palais conter quelques-unes de leurs réalités aux personnages élisabéthains.

À l'image des espaces que découpe le scalpel lumineux, Hamlet 1983 captive par l'alliage étroit de joie et de violence qu'il fond sur le plateau. Rajeunis encore par leurs tenues d'ados globalisés, les personnages abordent sans détour ce qui fait le quotidien des habitants de Bagdad et de l'Irak. L'omniprésence du danger, la disparition des proches et l'affreuse routine des veillées funéraires, mais aussi le rôle clef des réseaux sociaux devenus force politique. Alors qu'on pourrait craindre l'indécence d'une monstration nécessairement hermétique à son public français, la pièce de Fekret Salem parvient avec justesse à faire voir -sans jamais le montrer ce qu'on oublie de l'Irak d'aujourd'hui : des jeunes gens qui osent et qui tentent de remettre un peu de beauté sur leurs terres. Aux chaînes d'infos en continu le sang des archives et les mises en scène de l'EI: Fekret Salem fait la part belle aux forces vives de demain, insolentes de malice et de créativité, pour qui la révolution numérique s'entend littéralement.

Et si, bien sûr, la réalité d'un quotidien irakien comme paysage de fond ne permet jamais d'oublier ce que réclame de courage l'entreprise de ces artistes-là, difficile pourtant de ne pas relever l'étonnante familiarité qui se dégage d'Hamlet 1983. Au plateau, des jeunes connectés, qui luttent, contre les fausses prisons. Les mêmes que ceux qui, amassés un peu plus tôt à l'entrée du théâtre, échangeaient snap et selfies.

 

> Hamlet 1983 de Fekret Salem a eu lieu du 14 au 15 décembre au Tandem, Arras.