Grand Magasin Grand Magasin, © Véronique Ellena.
Critiques Théâtre

Du pareil au même

Grand Magasin

Avec quelques chaises, un mini-opéra et des oranges, les membres de Grand Magasin cherchent à nous prouver par a + z que rien n’est identique et que, parfois, les raisonnements sont plus importants que les conclusions. 

Par Thomas Corlin publié le 14 nov. 2014

« Je me souviens qu'une grande princesse, qui est d'un esprit sublime, dit un jour en se promenant clans son jardin qu'elle ne croyait pas qu'il y avait deux feuilles parfaitement semblables. Un gentilhomme d'esprit, qui était de la promenade, crut qu'il serait facile d'en trouver ; mais quoiqu'il en cherchât beaucoup, il fut convaincu par ses yeux qu'on pouvait toujours y remarquer de la différence. » Leibniz, Les Nouveaux essais sur l’entendement humain.

C’est cette anecdote à vertu théorique de Leibniz que Grand Magasin s’acharne à démontrer par mille exercices en prélude à un mini-opéra qui « est » le spectacle, mais aura lieu à la fin de la représentation. Sa simplicité binaire et essentielle nous ramène aux cours de philo de terminale où nous l’avons pour la plupart découverte. Et c’est d’ailleurs dans un schéma pédagogique semblable à une séance de travaux pratiques que la troupe nous installe avec leur spectacle Inventer de nouvelles erreurs dont l’intitulé (lui-même emprunté au philosophe allemand Lichtenberg) contrarie d’emblée le vœu de logique absolue annoncé en introduction.

Dès le début, les comédiens nous donnent un déroulé minuté des évènements : 1h10 sera consacrée à des « jeux préparatoires » autour des thèmes susnommés, puis 20 minutes au fameux mini-opéra lui-même, spectacle dans le spectacle. La scène est bien évidemment nue (à l’exception d’écriteaux descriptifs « jardin » ou « orties », de quelques chaises, d’une poignée d’oranges, et d’une couverture, accessoire crucial), et le casting limité mais rigoureusement introduit : 3 femmes et 3 hommes à l’apparence sobre ou gentiment décalée, 2 sopranos et 2 flutistes qui ne réapparaitront qu’à la fin affublées comme à Eurovision, et Tom Johnson himself, compositeur minimaliste franco-américain méconnu auquel Grand Magasin a commandé ce fameux opéra.

S’en suit donc une suite de démonstrations délibérément laborieuses mais exécutées avec un souci quasi-autiste de précision et d’exhaustivité, et un humour qui convoque autant les Shadoks que l’Oulipo – si vous êtes calé sur le bon degré, le spectacle est souvent hilarant. Il sera donc questions de variétés de chênes, de caractéristiques objectives telles que la taille, le prénom, la ville d’origine, les goûts, de jeux de mémoire et d’esprit, de groupes et de sous-groupes, ou autant d’inventaires énumérés pour la beauté du geste gratuit et de la folie douce. Robotiques mais joueurs, les comédiens s’appliquent à démontrer prosaïquement et à mains nues chaque adage de Leibniz, ponctué par de brèves interventions de Tom Johnson dont la présence a quelque chose du Professeur Tournesol. L’opéra lui-même consistera bien sûr en 16 reprises de la même phrase musicale, chaque fois interprétées avec une légère différence.

 

Répétitions et nuances

Ces mises en pratiques naïves et maniaques parviennent cependant à rendre complexe des phénomènes que l’on ne penserait jamais à creuser, comme lorsqu’un homme découvre un paysage naturel et y discerne ensuite des motifs, des variétés – et nous l’impact poétique qui va avec. Lorsqu’il met bêtement en relief les caractéristiques de prime abord dérisoires qui distinguent les individus, Grand Magasin démontre innocemment l’absurdité de tout jugement de valeur et des ségrégations qui en découlent, ainsi que la qualité arbitraire et abstraite des identités. Mais plus que le thème de « l’identique et du différent » sur lequel les comédiens s’acharnent pourtant, c’est la question des procédés, des raisonnements, qui importe vraiment ici – tout comme le montage de l’opéra prime sur l’opéra lui-même. Le simplisme flagrant des conclusions de chaque expérience porte notre attention sur leur déroulé, aussi archaïque soit-il, comme si toute réflexion était plus importante que le résultat à laquelle elle nous a mené. On retrouve aussi ce goût de l’épuisement du logique et du réel cher à Perec, et cette tentative de faire perdre son sens aux raisonnements à force de les énoncer indéfiniment, pratique typique des Dadas par exemple. La forme, aride à souhait, fait d’ailleurs appel à la poésie sonore par ses jeux de langage et à la performance par ses démarches conceptuelles. Certes devenu un artifice dans son refus-même d’artifice car trop vu sur les scènes contemporaines, la nudité de la scène n’est pourtant ici qu’une application de plus de la philosophie de Grand Magasin, et l’unique contexte propice à ses exposés artisanaux.

Le parallèle musical dressé par Johnson et son opéra final vient boucler la boucle infernale de ces théoriciens : la musique minimale (et ses formes les plus actuelles, techno en tête), n’est-elle pas toute dévouée à nous faire écouter la même chose toujours différemment, à dévoiler par une répétition inlassable mille nuances dans ce qui semble identique ? On peut jurer qu’au bout des 16 méticuleuses répétitions de « La Princesse et les Feuilles », vous en aurez la conviction. Et s’il vous viendrait à l’idée de pratiquer chez vous, Grand Magasin a mis en ligne les instructions de sa pièce

 

Inventer de nouvelles erreurs de Grand Magasin, du 5 au 15 novembre au T2G, Gennevilliers.