<i>Duo</i> de Cécile Laloy Duo de Cécile Laloy © Alice Laloy.

Duo

Cécile Laloy

Duo est le second volet d’une recherche consacrée à la relation amoureuse chorégraphiée par Cécile Laloy. Les ombres de couples mythiques s’y croisent et nous emmènent vers les recoins plus obscurs des obsessions et pulsions qui sous-tendent la passion.

Par Béranger Crain

Costumes qui se partagent en blanc et noir ; petits carreaux noirs éparpillés sur un sol blanc, le code couleur est usé. Lorsque le spectacle commence, on songe un instant à une énième mise en scène symbolique du « d’un côté / de l’autre », ou de ce « en même temps », parfaitement dans l’air du temps. Et puis non. Ça coule sur le plateau, comme un liquide étrange et enivrant ; un zoom progressif se fait sur un couple, quasi figé ou statufié dans la pierre ou le marbre : Duo s’ouvre sur la carte postale d’une histoire d’amour à écrire.

Si la lenteur du premier tableau peut laisser perplexe, c'est pour mieux s’élancer dans le vif du sujet, celui de la passion amoureuse. Raconter une passion sans narration, la tâche n'est pas des moindres. Et comment ne pas écumer toutes les images clichées, éviter les évidences ? Pour donner corps à l’histoire, Cécile Laloy propose une alchimie entre intuitions rythmiques et émotionnelles. La danse se joue des figures pour offrir de la bestialité, de l'outrance, et du sang.

Rien ne semble droit ou convenu sur cette scène, à commencer par les physiques des deux danseurs, Marie Urvoy et Joan Vercoutere, séparés par 36 cm. La différence fait sourire mais quand la lutte pour le pouvoir dans le couple commence à faire danse, on vibre et le spectacle déjoue tout pronostique. Duo a une dimension littéraire indéniable, et ne tombe pourtant  jamais dans le linéaire ou le littéral. 

Nous pourrions un instant y rencontrer Tristan et Yseult, basculer aussitôt dans Le Rouge et le Noir, sombrer le temps de quelques secondes dans des zones draculesques. On pourrait tout aussi bien projeter Sailor et Lula pour l’aspect fusionnel, Le dernier Tango à Paris pour le côté charnel, ou encore – pour le côté hémoglobine, Only Lovers Left Alive de Jim Jarmush. Cet aspect sanguinaire teinte la création d'une dimension théâtrale Shakespearienne. Richard 3 et Lady Anne, Roméo et Juliette, sont là, n’utilisant que 4 pieds (au lieu de 5) pour s'exprimer, dans un pas de deux mouvementé. Les passages dansés au sol, quant à eux, rappellent subrepticement le tragique de la vie et de l'amour. Mais cette théâtralité se fait également sentir à travers un aspect plus léger et comique : la séquence du baiser ou encore une série de poses des deux danseurs, comme autant de clichés du couple parfait.

La richesse des images, des évocations pourrait nous filer le tournis, mais voilà, Duo va encore un peu plus loin, et des dimensions  psychanalytique et anthropologique viennent se superposent à ces nombreuses lectures. Dans leur contact quasi permanent, ces corps font preuve d'un rapport presque obsessionnel,  l'Autre est objet de désir comme de frustration, lieu d'altérité. Si Joan Vercoutere agrippe le corps de Marie Urvoy, il le balance la seconde suivante.  

La manière des danseurs d'occuper et d'appréhender l'espace nous parle de nos pulsions, de notre animalité. La passion amoureuse n'est pas seulement romantique, elle est vivante et inqualifiable, ce que la musique vient accentuer. Composée par Olivier Bost et Damien Grange, multi-diffusée et chantée en direct, la bande-son, organique, joue de dissonance avec les images présentées.

Duo porte ainsi les contradictions et la complexité de la passion amoureuse avec une infinie justesse. Et parce qu’il oscille incessamment entre différents niveaux de lectures, le spectateur, lui-même, n’est jamais tranquille. Dans ces revirements permanent, il partage peut-être un peu, lui aussi, l’inconfort de la passion.

 

> Duo de Cécile Laloy a été présenté du 11 au 13 janvier aux Subsistances, Lyon, dans le cadre du Moi de la danse. Le 24 mars au festival Les Incandescences, Montreuil, le 4 avril au Festival Chaos Danse, Villeurbanne