<i>Artefact</i> de Joris Mathieu Artefact de Joris Mathieu © Nicolas Boudier
Critiques Théâtre

Futur sans hommes

Joris Mathieu

Au festival Micro mondes, nouvelles technologies et dispositifs immersifs sont mis au service d’une autre compréhension du monde. Également directeur du Théâtre Nouvel Génération, le metteur en scène Joris Mathieu y reprenait Artefact, vision dystopique d’un futur duquel les hommes semblent avoir disparus.

Par Gabriel Perez publié le 1 déc. 2017

Le public est divisé en trois groupes. Chacun d’entre eux expérimentera le spectacle différemment, en fonction de l’ordre dans lequel il sera confronté aux trois machines qui trônent sur le plateau : deux imprimantes 3 D et un bras mécanique.

Devant la première, nous enfilons un casque qui diffuse un son sourd et émet de petites lumières vertes. Une fois le noir tombé, elles rappellent la présence, discrète et rassurante, des autres membres du public. Tous tournés vers les machines, nous sommes encore dans le partage d’une expérience. L’imprimante 3D commence à simuler la construction d’un arbre beckettien, hanté par des spectres qui énoncent d’une voix d’agent conversationnel (type Siri) : « Fini, cest fini, ça va finir, ça va peut-être finir » (Fin de partie). Nous sommes plongés (dans le noir et dans le son, devant un flux d’images) dans un futur apocalyptique qui verrait l’humanité disparaître et, potentiellement, les robots survivre. Le spectacle joue alors sur notre capacité à résister ou à se laisser baigner par ces rêves d’un futur indésirable.

Deuxième temps, deuxième machine : le bras mécanique manipule des figurines et des éléments d’une maquette : un cimetière. C’est le cimetière de l’humanité, semble-t-il, dans lequel l’Homme sera enterré et pleuré par un autre Homme, produisant une parabole. Nous sommes à la fois les enterrés et ceux qui regardons cette disparition programmée. Rêvons-nous pendant que notre monde fuit ? Semblent nous interroger trois grands monologues de Shakespeare (tirés de Hamlet et Songe d’une nuit d’été), prononcés par les voix artificielles. Une lampe est alors braquée sur nous, nous ramenant au sentiment (peut-être) perdu de la responsabilité. Mais c’est la dernière imprimante qui pose clairement la question fondatrice de l’œuvre, ainsi mécanisée : l’acteur est-il voué à disparaître ? Après les hologrammes sur scènes (expérimentés en 2013 dans Cosmos), les tentatives de remplacer des acteurs par des robots,  et à l’heure des théories transhumanistes, l’obsolescence du temps présent, des corps et des gestes perfectibles est-elle programmée ?

Cette vision d’un futur dystopique est une manière d’envisager le pire pour restaurer une possibilité dans le présent. En nous présentant un monde privé de futur dans notre époque incapable d’imaginer de nouveaux possibles (comme le remarque Bernard Steigler dans son dernier livre, La disruption (2016)), l’art ne renforce-t-il pas un sentiment d’impuissance dans un cours des choses en marche (comme aime ironiser Joris Mathieu) vers toujours plus de barbarie ? Tel est le paradoxe des dystopies : passer par la voie négative et l’exagération pour stimuler. L’art ne se fait pas réponse mais signal d’alarme pour nous rappeler à nous-mêmes et à notre possibilité de lutte contre la fascination vis-à-vis des machines (tout en produisant, dans ce spectacle, cette fascination).

En nous immergeant, peut-être ce théâtre nous apprend-il que nous pouvons soulever le casque de nos oreilles et qu’il est toujours possible de regarder ailleurs. Peut-être teste-t-il notre capacité de résistance à ce qui ne devrait être qu’un outil et qui nous absorbe parfois. Même lorsque le noir dans la salle nous oblige à regarder ce qui s’éclaire - obligation qui poussait Mallarmé à la protestation - il nous reste une liberté : notre fort intérieur.

 

> Artefact  de Joris Mathieu a été présenté du 16 au 24 novembre au Théâtre nouvelle génération, Lyon, dans le cadre du festival Micro Mondes

 

À venir

> Frères sorcières de Joris Mathieu, du 10 au 20 janvier au TNG, Lyon

> Moi, les mammouths de Joris Mathieu, du 13 au 20 janvier au TNG, Lyon