Projet Luciole de Nicolas Truong, Projet Luciole de Nicolas Truong, © Mathilde Priolet.
Critiques Théâtre

La guérilla des lucioles

Nicolas Truong

Nicolas Truong revient au théâtre Monfort du 4 au 22 novembre - avec lui, sa bibliothèque savamment dérangée par Nicolas Bouchaud et Judith Henry.

Par Leslie Auguste publié le 12 nov. 2014

À l’orée, deux textes de Pasolini qui agitent les textes de philosophes prêts à regarder le monde en tentant de le transformer. Ainsi Nicolas Truong présente son théâtre de la pensée critique.

Pasolini a tout juste dix-neuf ans lorsqu’il écrit à son ami Franco Farolfi.

« Il y a trois jours, Paria et moi sommes descendus dans les recoins d’une joyeuse prostitution, où de grasse mamans […] nous ont fait penser avec nostalgie aux rivages de l’enfance innocente. Nous avons ensuite pissé avec désespoir […] La nuit dont je te parle nous avons dîné à Paderno, et ensuite dans le noir sans lune, nous sommes montés vers Pieve del Pino, nous avons vu une quantité énorme de lucioles qui formaient des bosquets de feu dans les bosquets de buissons, et nous les enviions parce qu’elles s’aimaient, parce qu’elles se cherchaient dans leurs envols amoureux et leurs lumières, alors que nous étions secs et rien que des mâles dans un vagabondage artificiel. J’ai alors pensé combien l’amitié est belle, et les réunions de garçons de vingt ans qui rient de leurs mâles voix innocentes, et ne se soucient pas du monde autour d’eux, poursuivant leur vie, remplissant la nuit de leurs cris. Leur virilité est potentielle. Tout en eux se transforme en rires, en éclats de rire. Jamais leur fougue virile n’apparaît aussi claire et bouleversante que quand ils paraissent redevenus des enfants innocents, parce que dans leur corps demeure toujours présente leur jeunesse totale, joyeuse. »

 

Quinze ans plus tard, il réactive ce moment. Le 1er février 1975, peu de temps avant qu’il ne soit assassiné sur la plage d’Ostie, Pasolini écrit « Le vide du pouvoir en Italie » dans le Corriere della sera, article controversé sur l’héritage du fascisme :

«  La vraie confrontation entre les fascismes ne peut donc pas être chronologiquement celle du fascisme fasciste avec le fascisme démocrate-chrétien mais celle du fascisme fasciste avec le fascisme radicalement, totalement et imprévisiblement nouveau qui est né de ce quelque chose qui s’est passé il y a une dizaine d’années.
Puisque je suis un écrivain et que je polémique ou, du moins, que je discute avec d’autres écrivains, que l’on me permette de donner une définition à caractère politico-littéraire de ce phénomène qui est intervenu en Italie en ce temps-là. Cela servira à simplifier et à abréger (et probablement aussi à mieux comprendre) notre propos.
Au début des années soixante, à cause de la pollution atmosphérique et, surtout, à la campagne, à cause de la pollution de l’eau (fleuves d’azur et canaux limpides), les lucioles ont commencé à disparaître. Cela a été un phénomène foudroyant et fulgurant. Après quelques années, il n’y avait plus de lucioles. (Aujourd’hui, c’est un souvenir quelque peu poignant du passé : un homme de naguère qui a un tel souvenir ne peut se retrouver jeune dans les nouveaux jeunes, et ne peut donc plus avoir les beaux regrets d’autrefois.)
Ce quelque chose qui est intervenu il y a une dizaine d’années, nous l’appellerons la disparition des lucioles. »

 

Les lucioles évoquent ici l'innocence perdue, le désir, l’espoir qui anime et illumine l’obscurité. Métaphore d'une humanité sur le déclin. Le fascisme ne serait pas mort ; peut-être même se réalise-t-il beaucoup mieux à travers la modernité. Comment rattraper toutes ces lucioles qui brillent dans nos nuits surveillées ?

Les dispositions de départ sont sujettes à la réticence. Nicolas Truong – qui anime depuis plusieurs années les pages Débats du Monde mais aussi le Théâtre des Idées tous les étés à Avignon – nous accueille à la table entouré de ces deux invités. Panique au philosophes, c’est-à-dire, comment vont-ils s’en sortir ? Du théâtre philosophique ?

Mais très vite le corps sensuel s’amuse – habillé en Adorno, Badiou, Baudrillard ou Debord (pour ne citer qu’eux) – l’ensemble très fringuant danse et papillonne sous les airs de Johnny Cash « I wear this crown of shit / Upon my liar's chair / Full of broken thoughts / I cannot repair / Beneath the stains of time / The feelings disappear / You are someone else / I am still right here ». La mélancolie convoque l’engagement, les dialogues entre les penseurs résonnent dans un montage brillant. Les rythmes se tiennent et s’écoutent.

Sorte de happy end contre la « merdonité » : « Voilà donc pourquoi philosopher : parce qu’il y a le désir, parce qu’il y a de l’absence dans la présence, du mort dans le vif ; en vérité, comment ne pas philosopher ? » (François Lyotard)

Au fond de la scène courent sur le mur des lucioles, petites mouches de feu, sans jamais cesser de briller.

 

 

Projet luciole de Nicolas Truong, jusqu’au 22 novembre au théâtre Monfort, Paris ; les 2 et 3 mars au Théâtre universaitaire de Nantes ; les 5 et 6 mars aux Quinconces-l’Espal scène conventionnée théâtre du Mans ; du 10 au 14 mars au Théâtre national de Bretagne, Rennes.

Projet luciole, Nicolas Truong, Venenum éditions, 2014, Paris.