<i>MatchAtria</i> de Yui Kawaguchi MatchAtria de Yui Kawaguchi © Margaux Martin's - Stereolux
Critiques Danse arts visuels

MatchAtria

« Difficile de revenir à la réalité » entend-on en sortant de la pièce de Yui Kawaguchi, MatchAtria. La chorégraphe japonaise nous téléporte directement dans un environnement intimiste et organique dont l’ADN est pourtant virtuel. 

Par Léa Poiré publié le 8 févr. 2018

Dans le hall coloré du Stereolux, scène de musiques actuelles tournée vers les arts numériques, le voyage commence. Ticket déchiré en poche, on pénètre dans une antichambre obscure où deux rangées de chaises se font face. « Installez vous, vous pouvez laisser vos affaires ici » nous indiquent, en français et en japonais, deux maîtresses de cérémonie habillées de tailleurs impeccables. Une petite serviette chaude pour nous rafraîchir les mains nous est distribuée, et, un peu comme pour entrer dans une attraction, on nous indique les consignes à respecter pour profiter pleinement de l’expérience. Penser à mettre nos lunettes de réalité virtuelle puis le casque audio par dessus et non l’inverse, sont les indications que l’on tâche de retenir avant d’entrer dans la salle par petits groupes.

MatchAtria prend directement ses racines dans une tradition qui fait office de religion au Japon : la cérémonie du thé. Préparé et servi avec minutie, le rituel dure l’exact temps que les convives sont prêts à s’accorder. Ici, la pièce se détache du partage de cette boisson qui réchauffe pour en garder la philosophie et l’art du partage. Une petite heure d’hospitalité qui passe comme 20 minutes. Une fois assis et équipés, avec délicatesse nos deux hôtes remettent entre nos mains un cœur humain moulé en silicone. Pas d'hémoglobine dans l’affaire, l’objet blanc est éclairé d’une petite loupiote interne reliée à la régie. Les fils courent entre les spectateurs, la lumière tombe et sur le plateau Yui Kawaguchi nous reçoit.

 

 

Pulsations existentielles dans un cœur siliconé

La chorégraphe d’origine japonaise basée à Berlin sert une danse fine et méthodique aux influences urbaines. Dans un halo de lumière ses mains s'agitent en courbes, doigtés malicieux, et lignes de tension. « Deux scientifiques Yasuhiro Suzuki et Rieko Suzuki, ont développé ensemble une partition tactile de massages du visage, en les rencontrant j’ai tout de suite eu envie de connecter leur travail à la chorégraphie, ils vont assez loin dans leur recherche et sont même capables de traduire un texte en partition tactile. » raconte la chorégraphe. D’une cérémonie à l’autre, les jeux de mains laissent place à une transformation du plateau en environnement immersif, et la danse en solo s’invente dans une réalité virtuelle en 3D.

Le corps se fond dans l’univers peuplé de globules blancs, lignes organiques ou espaces graphiques sortis de l’imaginaire de l’artiste visuel Yoshimasa Ishibashi. Dans nos oreilles le son lui aussi se spatialise, des bruits de pas de droite à gauche, dans le fond le clapoti d’une bouilloire se perd dans des nappes sonores. Puis le silence se fait, la danseuse pose contre sa poitrine un micro, et, entre nos mains, le cœur se met à battre. Organe digital qui nous relie tous, les pulsations existentielles et expérientielles s'accélèrent après que la danseuse s’est propulsée avec amplitude dans le conte digital qui se crée au plateau. Avec la méfiance et la curiosité que le numérique transporte, on pourrait se demander où se trouve le point de bascule qui fait muter les nouvelles technologies en gadgets démonstratifs ? Dans MatchAtria la virtuosité digitale sait rapidement se faire oublier et sonne plutôt comme l’ADN du monde inventé par Yui Kawaguchi et Yoshimasa Ishibashi, un tout sensible et organique qui s’expose à cœur ouvert.

 

 

> MatchAtria de Yui Kawaguchi a eu lieu le 23 janvier à Stereolux, Nantes