<i> Je n'ai pas honte de mon passé communiste </i>, Sanja Mitrović et Vladimir Aleksić, Je n'ai pas honte de mon passé communiste , Sanja Mitrović et Vladimir Aleksić, © D. R.
Critiques Théâtre

Notre passé communiste

Au Festival Sens interdits, Sanja Mitrović et Vladimir Aleksić n’ont pas honte de leur passé communiste. Ils retracent, sur fond d’industrie cinématographique, leurs souvenirs de la Yougoslavie de Tito. 

Par Béranger Crain publié le 8 nov. 2017

La scène se compose essentiellement d’un écran surmonté de l’enseigne Avala Film laissant deviner une devanture de cinéma. Deux comédiens arrivent, tout feu tout flamme, pendant qu’un jukebox tourne. À l’écran, des extraits de films se succèdent et libèrent la parole. Les chiffres de l’industrie cinématographique née sous l’ère Tito – et misant sur une production prolifique – donnent rapidement le tournis.

Passé cette introduction, Sanja Mitrović et Vladimir Aleksić commencent à rejouer en temps réel les scènes projetées, leur voix chevauchant celle des comédiens. Si nous étions devant un cinéma, nous voici dans la chambre ou le garage d’ados qui s’amusent de souvenirs cinématographiques avec un vidéo-proj’. Progressivement, le prisme de la subjectivité gagne du terrain : l’histoire d'un pays se récrit, se (re)crée, reprend vie à partir de la fiction.

Comme le disait Foucault : « Une expérience est toujours une fiction ; c'est quelque chose qu'on se fabrique à soi-même, qui n'existe pas avant et qui se trouvera exister après. » Après le jeu des dialogues, viennent d’autres aventures, leurs histoires – à eux – mythologie personne conçue, comme pour s’approcher d’une mythologie collective, celle d’un pays, donc.  Dessinée à la craie, Belgrade reprend peu à peu forme, le quartier de leur enfance  refait surface. Destructions, déconstructions et nouvelles constructions : Qu'en reste-t-il ? Les souvenirs d’un pays qu’on a décidé de quitter et dont on préfère garder la mémoire joyeuse des souvenirs d’école, plutôt que les secrets et les non-dits de la dictature et de la guerre. La grande force du spectacle est sa dimension personnelle, incontestablement. Sans tomber dans l'entre-soi ni le convenu, les deux artistes parviennent à dresser un portrait juste et contradictoire de leur pays.

 

We are l'Europe

Cette Yougoslavie perdue et fantasmée est notre porte d’entrée dans la grande histoire. Dans un mouvement inverse, c’est un territoire de moins en moins fictionnel qui finit par se dessiner. Les deux comédiens reviennent trente ans en arrière, autant d'années qui nous séparent d'une autre Europe. Une Europe divisée par deux grands idéaux, capitalisme et communisme, dont l’un s’est effondré. Sanja Mitrovic revient au cinéma, à sa chute, à sa privatisation avant, encore une fois, de parcourir l’espace. Cette fois, ce sont des photos qui viennent montrer des paysages aux infrastructures en jachères, oubliées ou victimes de la libéralisation. Puis c’est la notion du temps qui entre en ligne de compte quand on comprend que l'un des artistes a choisi de revenir vivre à Belgrade et l'autre pas, deux visions, passé et présente.

La question de ce choix remet en scelle le titre du spectacle. Pour l’un comme l’autre des comédiens, pas question de renier ses origines mais d’interroger ses idéaux de jeunesse. Dans les deux postures des comédiens, nous pouvons voir deux points de vues que seraient une Europe fantasmée, bourrée de bons sentiments, d'idéaux de solidarité, de justice sociale d'un côté et de l'autre, sa réalité  économique créant inégalités et crises à répétition. Le retour vers la Yougoslavie disparue – pays   multiethnique, multi-religieux et qui plus est socialiste – apporte un autre regard sur l'Europe, un décentrement vis-à-vis de la vision franco allemande qui donne du grain à moudre quant à l'avenir de ce « Vieux continent » à bout de souffle.    

 

> Je n’ai pas honte de mon passé communiste de Sanja Mitrović et Vladimir Aleksić a été présenté les 20 et 21 octobre au festival Sens interdits, Lyon