<i>Belles et bois</i> d'Emmanuelle Vo-Dinh Belles et bois d'Emmanuelle Vo-Dinh © Laure Delamotte-Legrand
Critiques Danse festival

Pharenheit

La sixième édition du festival de danse contemporaine Pharenheit trouve un équilibre parfait entre ancrage et circulation en territoire normand, favorisant l’inclusion toujours plus large des âmes qui le peuplent. 

Par Flora Moricet publié le 2 févr. 2018

Au Havre, le festival du Centre Chorégraphique National le Phare, co-fondé par la chorégraphe Emmanuelle Vo-Dinh, s’accorde au ciel bleu au-dessus du charme austère du port industriel en présentant des propositions artistiques aussi généreuses qu’émouvantes hors les murs et la ville. Rouen, Fécamp, Saint-Étienne-du-Rouvray... Pharenheit investit non seulement les scènes de théâtre et danse, les cinémas, les musées mais aussi les collèges, bibliothèques et hôpitaux. Plus qu’inclure et qu’inviter, le festival se laisse accompagner par ceux qui vivent sur ces territoires, qu’ils soient riverains ou en exil. L’installation-vidéo réalisée par Laure Delamotte-Legrand et chorégraphiée par Julie Nioche, Dolldrums, résulte d’une série d’ateliers et de rencontres réalisés en milieux scolaires. Un peu dissous dans l’étourdissante bibliothèque Oscar Niemeyer, ces quatre tableaux chorégraphiques, composés de gestes minimaux et fragiles, captent quelque chose de l’infime, ouvrent une parenthèse où enfants, adolescents et adultes se réapproprient en douceur l’espace scolaire. Certains se réinventent sur des chaises d’écolier hors normes. Si filmer la danse est un exercice à risques, les tableaux que propose la vidéaste font œuvre à part.

 

Constituer un corps

« Quelle danse emporteriez-vous sur une île déserte ? », c’est la question posée par la compagnie Contour progressif à ses participants tous âges confondus pour Votre danse, conçue par Mylène Benoit, Alexandre Da Silva et Magda Kachouche. À l’image de la farandole qui clôt la performance au sein du musée MUMA, Votre danse implique havrais et demandeurs d’asile dans le processus de création. Chaque participant propose ainsi sa danse, composée de gestes intimes, puis devient chanteur en rejoignant le chœur qui accompagne les chorégraphies. Là encore, une mécanique fragile est à l’œuvre, non pas parce qu’elle est produite par des danseurs amateurs mais parce qu’elle dessine la répétition et retrace des tentatives interrompues. On croit reconnaître des mouvements de travail manuel ou administratif, d’amour et de retenue. Chaque danse constitue un corpus de gestes qui fonctionne comme un téléphone arabe silencieux. Aucun de ceux-ci ne risque l’oubli puisque nous étions là. Archive temporaire du souvenir des corps. 

Votre Danse de Mylène Benoit. p. Nicolas Doubre

 

Avec Témoignage d’un homme qui ne voulait pas en castrer un autre de Thibaud Croisy, le spectateur est sollicité, par les sens mais aussi par ses postures, pour écouter le témoignage de C, un adepte du sadomasochisme que le jeune metteur en scène a rencontré et enregistré trois fois au cours d’un été. Dans la pénombre, sur des tapis confortables, du thé est mis à disposition pour favoriser la détente. À première écoute, la matière documentaire est extrêmement informée car C théorise sa pratique SM avec la distance concise d’un scientifique, qui ne laisse aucun détail hors champ. Sangles, paddle, bougies, cages de chasteté, amis tenus en laisse… C fait l’inventaire. Tandis que le sérieux du témoignage peut paraître longuet, s’installe un véritable moment de communion à son écoute, lequel bascule en une dernière partie franchement drôle lorsque l’interviewer en la personne de Thibaud Croisy accepte la proposition de C de se faire cobaye d’une expérience SM. Drôle parce qu’à l’empressement de ses questions d’interviewer succèdent ses peurs et inquiétudes dans une spontanéité enfantine face au « jeu » de se laisser attacher les yeux bandés, les mains sanglées au plafond. Un pacte de confiance s’installe entre les deux personnages, et semble avoir gagné le public. À l’image du festival, Témoignage d’un homme qui ne voulait pas en castrer un autre réussit à faire émerger de l’infime et de l’intime une communauté, certes éphémère.

 

> Festival Pharenheit jusqu’au 3 février en Normandie