<i>Folk-s</i> d'Alessandro Sciarroni © Andrea Macchia.

That’s all Folks !

Deux ans après la création de Folk-s d’Alessandro Sciarroni, il semble que les enjeux de la pièce aient évolué. S’il s’agissait au départ d’éprouver la résilience des spectateurs, la limite à franchir est désormais celle de la résistance physique des performeurs. 

Par Nicolas Villodre publié le 25 août 2017

 

Six interprètes exécutent en chœur, pour ne pas dire à l’unisson, les enchaînements de pas, de gestes, de frappes, de frottements des pieds au sol et de claquements des mains à terre ou sur les parties inférieures du corps (cuisses, genoux, pieds) sur des rythmes plus ou moins vifs et des mesures à quatre temps. Cette figure, qui est celle de la variante bavaroise de la Schuhplattler, est ressassée ad lib, et se passe tout d’abord de l’accompagnement musical attendu – cuivres, accordéon diatonique, cithare, clarines, chant tyrolien, cris, sifflets, yodel. À Madrid, une jeune femme était admise dans ce sextet dépareillé aux diverses morphologies. Cinq des percussionnistes corporels étaient vêtus de shorts et tee-shirts de différentes teintes. Le sixième, ou le premier, si l’on préfère, un blondinet barbichu substitué au chef d’orchestre habituel (Sciarroni himself), arborait la Lederhose ou culotte de peau typique et la coiffe tyrolienne à plumet. L’ensemble chaussait tennis et baskets au lieu de solides galoches à bouts ferrés.

Le dit « chorégraphe » (metteur en scène serait un qualificatif plus exact, selon nous) part d’une idée simple, et d’une seule, qu’il exploite à fond, plus d’une heure durant : détourner la danse traditionnelle pratiquée lors des fêtes villageoises en Haute-Bavière et en Autriche pour en faire un objet « artistique ». Ce qui, à certains, paraîtra trop ou trop peu. Cette « proposition » de type « performatif » qui devait durer lors de la création du spectacle en 2015 une cinquantaine de minutes fait maintenant plus d’une heure. Ce plus d'une heure visait au départ à éprouver la résilience du public en jouant, négativement, sur la « participation » de celui-ci (utopie post-soixante-huitarde des arts de la scène symbolisée en Italie par le concept de spectactor) en finissant par chasser tous les spectateurs au bout d’un temps. De les avoir à l’usure. La « battle » des artistes rivalisant en difficultés techniques se prolongeant dans la joute danseurs-spectateurs. Si les figures chorégraphiques n’ont pas changé, il semble que les enjeux de la pièce aient aujourd’hui évolué. Même si les applaudissements intempestifs des impatients tentent à une ou deux reprises d’abréger la plaisanterie, la culture chorégraphique du public en général et de celui de Madrid en particulier est telle que seule une part de l’audience – ou bien celle qui en veut pour son argent – jette désormais l’éponge en cours de partie.

Du coup, c’est la fatigue physique des interprètes qui en fixe le terme ! Un à un, ils quittent le ring, sinon en sang, du moins en sueur, sonnés par leur « performance » sportive. Le plus vaillant, ce soir-là, fut le musico habituel de Sciarroni, Pablo Esbert Lilienfeld. Après avoir recouvert de nappes sonores la danse élémentaire, répétitive, obstinée conçue par ce dernier, après avoir fait entendre, non les notes de son accordéon, mais le souffle amplifié du soufflet, il se déchaîne sur un tune de Madonna puis sur un morceau techno, avant d’en claquer cinq aux spectateurs du premier rang.

 

> Folk-s d’Alessandro Sciarroni a été présenté les 22 et 23 août au Centre international d’arts vivants de Madrid dans le cadre du festival Veranos de la Villa