Duane Varela, <i>Le temple de Zeus</i> Duane Varela, Le temple de Zeus
Critiques photographie

Toujours la ruine

Dans quelle mesure l’image attaquée de la ruine à l’œuvre ou l’œuvre en ruine peut-elle constituer une voie pour la création ? C’est à cette interrogation que se confronte la photographe Dune Varela.

Par François Siméon publié le 25 août 2017

À travers la série Toujours le soleil se dessine le goût pour les fragments photographiques de ruines. Ces derniers sont liés à un entre-deux temporel, matériel, culturel, à la suspension, la trace de ce qui a été et la disparition. Ce, dans des sites touristiques maintes fois photographiés et baignés de significations mythologiques ou mystiques qui travaillent l’imaginaire occidental.

Le travail interroge un processus de patrimonialisation de l’histoire culturelle et archéologique. Il suscite une nouvelle temporalité du paysage en réfléchissant sur la fragilité de la photographie et les enjeux de la conservation muséographique. Or, l’essentiel de la production photographique du XIXe siècle est celle enregistrant le monument historique. On constitue ainsi l’histoire de la photo en archivant. « D’où un objet culturel à déconstruire pour susciter dans le temps une nouvelle positivité », relève le commissaire de l’exposition, François Cheval.

L’expérimentation vise chez Dune Varela, venue du cinéma documentaire avant de se dédier à la photo argentique, à mettre en abyme la représentation, l’image de paysages symboliques, historiques, politiques. Ainsi le diorama, reproduction et fragment d’un territoire réel, interrogé en Musée d’histoire naturelle (Impalas, lycaons et autres paysages). La plasticienne module la lisière entre réalité et immersion fictive, naturel et artificiel. Partant, elle s’est souvenue de l’historienne américaine Rosalind Krauss soulignant : « En photographie, la représentation est mise en abyme en tant qu'elle intériorise son propre processus de fabrication, et qu'un signe en interprète un autre. »

 

Surface et profondeur

En résidence au Musée Nicéphore-Niepcé de Chalon-sur-Saône, Dune Varela est partie d’un corpus de sources à couches multiples et d’une pratique d’appropriation. Dans le désir de donner une autre forme à la photographie de monuments, essentiellement plane, elle shoote au revolver (Smith & Wesson 38 mm qui fut très utilisé dans la police) sur le revers de ces images constellés de repères avant de reconstituer les cratères des impacts balistiques. Il y a l’envie de mettre en exergue la saturation d’images qui aboutit à une absence de sens liée aux flux imagés.

En photographiant le Temple d’Héra d’origine grecque, l’artiste interroge le refus de la confrontation visuel in situ avec la ruine chez Caspar David Friederich, qui défendait la représentation à distance d’un motif sicilien et non une peinture d’après nature. Sans oublier le fait de signifier la disparition de l’image par un clin d’œil notamment au suprématisme du peintre russe Kasimir Malevitch. En témoigne une composition abstraite mêlant papier et peinture noire comme giclée à la bombe, Soit autant de traces en plusieurs plans successifs de l’image historique désormais absente. Plane aussi l’ombre des Tirs de Niki de Saint-Phalle, où un tir au revolver venait percuter des sacs de peinture suspendus au-dessus de la toile.

 

Univers naufragés

Les temples, eux, sont des reliques historiques d’un monde qui a fait naufrage et entretiennent, pour la Française, un rapport au mystère, au symbolique et à l’au-delà. Ces vestiges ne sont plus ce qu’ils étaient à l’origine, polychromes. Certains monuments ont été détruits puis reconstruits. Ainsi leur représentation actuelle est-elle une réinterprétation et non la réalité de ce qui a été. D’où l’idée de jouer sur la notion de représentation.

Dune Varela y adjoint notamment des photographies prises avec pellicules périmées, des vues de la côte algérienne attaquées par la chimie sur les bords et des captures de monuments antiques sur écran d’ordinateur. Ainsi  l’image du Temple de Bel en Syrie a-t-elle été imprimée sur une pierre du Sinaï qui fut ensuite brisée, questionnant ainsi le cycle du bâti et du détruit. Joyau de l’antique cité, le Temple de Bel fut rasé en août 2015 par les djihadistes de l’EI. L’organisation radicale avait aussi détruit la prison de Palmyre, la plus dure du régime d’Hafez el-Assad, devenue la matrice des exactions du régime baasiste.

Le geste du tir sur image historique, allégorique et politique, peut faire réfléchir à certains « crimes » contre le « patrimoine de l’humanité », et l’intérêt présenté par le dynamitage de monuments à forte portée symbolique pour les parties les plus faibles de « conflits asymétriques ». Mais il ne saurait se confondre avec les déprédations du vandale, « celui qui hait en barbare les sciences et la civilisation, et qui détruit les monuments des arts » (Le Littré). Encore moins avec l’iconoclasme ciblant l’anéantissement de toute image et non sa métamorphose par les orifices, percées et passages au cœur d’une disparition comme ouverture vers un ailleurs infini, mise en avant par Dune Varela.

La série comprend aussi des grottes qui, si elles sont souvent naturelles, font l’objet de mises en scène, d’ « artificialisation » lumineuse à dessein touristique que l’artiste prolonge. Des lieux comme chambre noire, caverne platonicienne, sculptures géologiques. Ils sont colorés par l’éclairage artificiel, des teintes chics, contrastées, agressives, tel un paysage post-apocalyptique.

 

> Dune Varela, Toujours le soleil, jusqu’au 24 septembre aux Rencontre de la photographie, Arles 

> Toujours le soleil, éditions Trocadero