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Critiques Théâtre

Tous des oiseaux : le contre

Tous des oiseaux, la nouvelle création de Wajdi Mouawad s’apparente à un nouveau Roméo et Juliette sur fonde conflit israélo-palestinien. Pétrie de bons sentiments, la pièce dépeint la tragédie des crises identitaires sans lui donner un souffle nouveau ou convaincant.

Par Alice Bourgeois publié le 14 déc. 2017

À New York, Eitan, jeune étudiant allemand de confession juive s’éprend d’une doctorante musulmane d’origine arabe, et réciproquement, et veulent se marier. La famille d’Eitan, très croyante, lui oppose un refus catégorique. Coup de théâtre : à la faveur d’une confession de son propre père, David apprend qu’il n’est pas ce qu’il croyait être. Tel est l’argument de la nouvelle pièce de Wajdi Mouawad, longue fresque de quatre heures écrite en quatre langues.  

Le conflit familial, la guerre, la quête identitaire traversent l’œuvre de Mouawad. Né au Liban, l’auteur-metteur en scène a connu deux fois l’exil, d’abord quand il a fui son pays pour la France, puis lorsqu’il est parti, à nouveau, au Québec, au moment où des milices chrétiennes libanaises se livraient au tristement célèbre massacre de Sabra et Chatila. C’est au Québec que l’adolescent a découvert le théâtre et aussi que sa patrie était la langue qu’il lui fallait inventer.

 

Des liens qui ne libèrent pas

On a souvent dit du théâtre de Mouawad qu’il était « épique » et « tragique ». L’ennui est que les personnages, ici, n’inspirent pas plus la fameuse « pitié » que la « terreur » de la catharsis grecque. Comment le pourraient-ils ? Ce sont moins des êtres humains que des types. Si le metteur en scène leur attribue un passé et une mémoire, c’est pour les cadenasser à un fardeau tellement lourd qu’ils ne peuvent s’en dépêtrer : des « familles » étouffantes, qu’on y récite sa prière à Abraham ou à Karl Marx.

Si la pièce sonne faux, on n’en fera pas reproche aux comédiens, lesquels interprètent avec allant leur partition, mais plutôt à ce regard convenu sur le monde des hommes. La pièce n’est pas drôle. Elle l’est si peu que, les rares fois où le public se prend à laisser échapper un rire, il est froid et désespéré (par exemple, lorsque la grand-mère juive se plaint qu’elle n’aime rien de ce qui est allemand, ni voiture, ni savon, ni four...). Elle est même terrible, pour tout ce qu’elle charrie d’hystérie, les comédiens disant moins le texte qu’ils ne le vocifèrent, comme pour forcer une émotion que le texte, en lui-même, peine à convoyer. L’amour, toujours lui, est donné comme la clé de cette histoire infernale ; et pourtant, quand bien même les membres de la famille ont réussi, bon gré mal gré, à donner raison à leur fils amoureux, la pièce se referme sur la nuit, sous la forme des cris répétés d’un Eitan enflammé, enfant de deux pays qui n’ont jamais cessé de se déchirer et définitivement  « inconsolable ».

 

En dialogue

Le seul passage vraiment touchant concerne Wahida. Broyée par toute la dureté qu’elle a affrontée, elle déclare à Eitan qu’elle va le quitter, car elle « comprend » à présent qu’elle est « d’abord » une Arabe avant que d’être Wahida, et qu’il lui faut « mieux connaître ce peuple qu’on lui a toujours appris à détester ». Elle se fend alors de cette phrase bouleversante : «  j’ai mille fois plus (aimé) être traitée de pute que d’arabe ». Touchante, aussi, la légende persane qui a inspiré le titre de la pièce, Tous des oiseaux : elle raconte qu’un jeune oiseau, prenant son envol au-dessus d’un lac, se pique de curiosité pour le monde des poissons ; il plonge à leur rencontre ; s’aperçoit, après qu’il est remonté à la surface, que des ouïes lui ont poussé ; alors on l’appelle « l’oiseau amphibie ». Au fond, comme le dit un des personnages, Juifs, Arabes : ils sont tous de la même famille ethnique, tous des Sémites. Tous des oiseaux : injonction de Wajdi Mouawad comme si la force et la grandeur de l’homme gisaient, non pas dans la clôture sur soi, la stabilité, mais dans ce dialogue constant et toujours réaffirmé, entre le familier et l'étranger, le proche et le lointain.  Et c’est peut-être cette qualité particulière qui peut faire la différence dans l’appréhension des conflits internationaux comme des détresses intimes : l’écoute.

 

> Tous des oiseaux de Wajdi Mouawad, jusqu’au 17 décembre 2017 au Théâtre de la Colline, Paris