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Critiques Théâtre

Tous des oiseaux : le pour

Il y a certaines pièces de théâtre dont on ne sait pas jusqu’à quel point elles nous ont émus ou si elles nous ont transformés. Au sortir de Tous des oiseaux – nouvelle création de Wajdi Mouawad – on aura pourtant fini les larmes aux yeux. 

Par Flora Moricet publié le 14 déc. 2017

Tous des oiseaux s’ouvre sur la scène d’un coup de foudre dans une bibliothèque à New-York. Alors que la belle Wahida travaille à son sujet de thèse sur un diplomate marocain converti de force au christianisme, le jeune Eitan s’élance avec effusion dans une déclaration d’amour pourvue de théories scientifiques sur la probabilité de leur rencontre et la théorie du Big Bang. Passionné de génétique, Eitan part en Israël avec Wahida pour retrouver sa grand-mère qu’il ne connaît pas. Aussitôt arrivé, il est victime d’un attentat  et se retrouve entre la vie et la mort. Si le drame, suffisamment chargé; aurait pu se passer d’une musique un brin lyrique, la mise en scène minimale est extrêmement maîtrisée, l’art des transitions gracieux : les murs glissent, la table de bibliothèque devient lit d’hôpital, New-York devient Jérusalem. De Berlin où elle vit, la famille d’Eitan arrive en Israël. Wajdi Mouawad déplace alors son regard vers les déchirures de cette famille juive, aux dépens d’ailleurs de Wahiba qui se retire peu à peu de la scène et qu’on regrettera de n’avoir pas vu jouer plus longtemps.

Wajdi Mouawad explore ainsi pour la première fois le territoire de l’Autre, ici entendu comme « ennemi ». Ce n’est pas rien pour un metteur en scène né au Liban, non seulement de situer sa pièce en Israël, mais de faire jouer de surcroît des acteurs israéliens. Depuis les invasions de Tsahal de 1982 et 2006, le Liban et Israël sont toujours officiellement en guerre. Tous des oiseaux parlerait d’identité, ce mot – choisi par Wajdi Mouawad – bien encombrant. Si l’on craint le risque qu’il enferme les personnages dans une logique binaire, c’est plus heureusement l’affirmation à s’en défaire, de ces identités, qui va se jouer. Déchiré, le jeune Eitan cherche furieusement à se « détacher des liens du sang ». On retient cette image de l’« oiseau mutant » superbement contée par Hassan Ibn Muhamed el Wazzân, incarné plus vrai que nature par l’acteur syrien Jalal Altawil. Attiré par les poissons, l’oiseau plonge et devient « oiseau-amphibie ». Devenir l’autre. Wajdi Mouawad fait le pari indispensable de faire parler ses acteurs (remarquables) dans leurs langues : en allemand, en hébreu, en arabe, en anglais. Dans cette circulation permanente, se laisse entendre une tentative de réconciliation.

 

Faire du déchirement une force

Tous des oiseaux s’empare de la colère et de la filiation du traumatisme. Le grand-père d’Eitan est un survivant d’Auschwitz. Sur la transmission de cette histoire, Mouawad écrit sans doute ses plus beaux dialogues, faisant dire au petit-fils qui s’insurge face aux « leçons » de l’histoire : « la douleur ne se transmet pas de génération en génération ! Nos gènes sont indifférents à nos existences ! ». La colère ne nous appartient pas assène-t-il. Et au milieu de ce drame trop grand, Tous des oiseaux prend des accents d’humour new-yorkais qui irrésistiblement rappelle Woody Allen par des répliques acerbes et jamais déplacées, renvoyant la responsabilité des uns aux autres, comme une balle de ping-pong.

 

La responsabilité face à l’autre passe par l’atomisation des non-dits. Pour être sauvé, Eitan doit connaître la vérité. Ce besoin de dire qui traverse toute la pièce, qu’on sait fondamental depuis la Shoah, ce « point aveugle de l’Histoire »(1), Mouawad le superpose à un autre traumatisme : les massacres de Sabra et Chatila. Alors que cette histoire n’est pas reconnue officiellement ni d’un côté ni de l’autre, et qu’aucun parti n’assume sa participation à cette horreur, Mouawad profite d’être de ce côté-là de la frontière pour rectifier un déni majeur de l’histoire libanaise.

On ne révèlera pas toute l’intrigue des récits si bien enchevêtrés que Wajdi Mouawad sait raconter. Face à son amour impossible et aux déchirements collectifs et intimes, Eitan termine par cette magnifique promesse : « Je ne me consolerai pas », comme un appel à faire de ce déchirement une force, une capacité de résistance.

 

 

1. Antoine de Baecque à propos de l’irreprésentable de la Shoah au cinéma

 

> Tous des oiseaux, de Wajdi Mouawad jusqu'au 17 décembre au Théâtre de la Colline