© Dorothée Thébert Filliger
Critiques Théâtre

Violences incarnées

Derrière un titre aux relents de comédie musicale un peu mièvre, Dire la vie d’Alexandre Doublet réchauffe la violence sociale exprimée dans les textes de Marguerite Duras, Dider Eribon ou encore Annie Ernaux.

Par Thomas Ancona-Léger

 

 

La pluie est tombée sur le plateau du CCS, longtemps, avant que le public ne comprenne que c’était à son tour de déverser une pluie d’applaudissement. Dire la vie d’Alexandre Doublet se termine par une averse scénique après 1h30 de représentation durant laquelle cinq acteurs ont, à tour de rôle, récité des textes tirés des œuvres de Foucault, Duras, Eribon, Dubrovsky et Ernaux. Un corpus bien ficelé qui raconte, chaque fragment à sa manière, quelque chose de la mort, de la violence, de l’existence, de la vie en somme, puisque c’est de ça dont il s’agit ici. Difficile par conséquent de rester insensible aux fulgurances de Marguerite Duras – interprétées avec un aplomb impeccable par Malika Khatir – lorsqu’elle décrit dans une violence inouïe l’agonie d’une mouche pour que « vingt ans après sa mort, on parle d’elle encore » (Écrire). Où même de ne pas être emporté par l’horreur crue et dramatiquement sociale d’un avortement clandestin rapporté par Annie Ernaux et campé par Anne Sée (L’Événement). Même si la performance de Yassine Harrada – qui prête sa voix à Didier Eribon – peut être un peu trop didactique, donne par instant l’étrange impression d’avoir été téléporté dans un amphi de L3 en sociologie (Retours à Reims), il n’en reste qu’Alexandre Doublet a lu des livres, qu’il les a aimé et qu’il donne envie de les lire.

On pourrait s’arrêter là. Sauf que la constitution d’un corpus de textes, aussi cohérent soit-il, ne suffit pas, jusqu’à preuve du contraire, à créer une narration. De même, la succession d’événements dramatiques à laquelle on assiste ne peut avoir de valeur dramaturgique que si elle est soutenue par une mise en scène appropriée. C’est peut-être ici que réside tout le pari d’Alexandre Doublet : comment faire coexister au plateau des figures majeures de la littérature française sans que leur aura respective – et la puissance de leurs récits – n’empiète l’une sur l’autre ? Pour se faire, le metteur en scène a trouvé une parade comme une autre : l’absence quasi-totale d’interactions entre les acteurs. Seul Foucault (Émilie Vaudou) se permet quelques déplacements et vient gratifier de ses digressions scientifico-intimes (Les corps utopiques) le corps désespérément immobile, meurtri et humilié d’Anne Sée (Annie Ernaux).

L’une après l’autre, l’incarnation des écrivains déroule son texte en pleine lumière, statique, avant que le projecteur ne s’empare d’une autre figure et d’un autre récit. Le corps des acteurs reste alors sur place dans la pénombre et le plateau se peuple peu à peu de ces fantômes, réminiscences d’existences meurtries à la fois proches et lointaines, douces et violentes.. Cette approche hantologique de la mise en scène – pour reprendre l’expression de Derrida –, est accentuée par l’espace recouvert d’un gravier gris qui imprime le pas des acteurs, comme autant de traces laissées dans la mémoire une fois l’événement disparu. On n’aurait jamais soupçonné, en revanche, que la bande-son qui accompagne cette mise en perspective de notre inconscient collectif, puisse être une de ces nappes ambient parfois digne des pires jingles télévisés. Peut être une manière de désamorcer la solennité un peu forcée des postures, ou simplement de rappeler que sur scène, entre Michel et Jean-Pierre, peu importe le Foucault pourvu qu’on demande l’avis du public.

 

> Dire la vie d’Alexandre Doublet, jusqu’au 24 novembre au Centre Culturel Suisse, Paris