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12/02 > 28/03/2010 - MUSÉE RODIN
Empreintes du minimalisme sur le corps scénarisé
Bruce Nauman et Vito Acconci en portrait croisé
Le Musée Rodin propose d’appréhender trois artistes majeurs ayant engagé une réflexion théorique et plastique sur l’usage de leur propre corps à travers des enregistrements vidéos. Après Bruce Nauman en janvier, le musée accueille Vito Acconci en février, et Sanja Ivekovic en mars. Voici une mise en vis-à-vis des deux premiers.
Jusqu’au 28 mars, le Musée Rodin propose trois cycles de vidéo-performances issues de la Collection Nouveaux médias du Musée national d’art moderne. Des vidéos d’artistes, qui dans les années 1960-1980, ont placé le corps au centre de leur préoccupation. Du 5 au 31 janvier, quatre vidéos de Bruce Nauman ont été présentées dans une salle noire : une projetée, les trois autres diffusées en boucle sur des moniteurs. Jusqu’au 28 février, il s'agira ensuite de montrer les vidéos de Vito Acconci, puis du 2 au 28 mars 2010, celles de l'artiste Croate Sanja Ivekovic.
Bruce Nauman et Vito Acconci déploient, à travers ces petits ensembles monographiques, quatre vidéos réalisées à peu près à la même période (entre 1968 et 1974). Leurs expérimentations sur le corps semblent à la fois proches et éloignées. Bruce Nauman, par exemple, n’utilise que la vidéo noir et blanc. Il met en scène son corps avec une grande sobriété et une neutralité proche de l’esthétique minimaliste. Vito Acconci, plus littéraire, portés par des préoccupations plus psychologiques, filme en couleurs et propose des scénarios avec d’autres acteurs. Des saynètes toujours basées sur une idée de confrontation. Bruce Nauman, plus autistique, se limite à son environnement immédiat (son atelier), se cognant tantôt aux murs, tantôt examinant son sens de la gravité ou encore sa relation avec un néon en quête de combinaisons purement plastiques.
Bruce Nauman est né en 1941 aux Etats-Unis, un an après Vito Acconci. Il a étudié l’art et les mathématiques et s’exprime à travers plusieurs médiums : la sculpture, la photographie, la vidéo, le dessin et la performance, pour interroger non seulement son corps, mais aussi son identité, le langage et les signes. A la fin des années 60, influencé par les chorégraphes Merce Cunningham et Meredith Monk, il met en scène son propre corps à travers la répétition de gestes simples qu’il effectue dans son atelier. Ces études sont filmées de 1968 au milieu des années 70. Ce n’est que plus tard qu’il fait appel à des performers pour jouer ses actions.
Dans la vidéo Revolving Upside down (1968, 10’), la seule à être projetée sur le mur - soit la pièce mise en exergue -, Bruce Nauman se filme à l’envers en équilibre sur une jambe. Cette vision perturbe directement les axes du spectateur et dérange son rapport à la gravité. Se contraignant à traverser la salle sur une seule jambe, l'artiste pivote sur lui-même, de façon méthodique, avec des gestes précis. Il chute de tout son poids pour changer de jambe et développe une attitude sans aucun ajustement, les mains croisées derrière le dos. Son attitude mécanique évoque la précision du métronome. Son ombre portée celle du cadran solaire. Son corps parfaitement neutre rappelle certaines œuvres de la chorégraphe Trisha Brown, par sa précision géométrique dans l’espace et le mouvement non affecté.
Dans Manipulating a fluorescent Tube (1968, vidéo noir et blanc, sonore, 60’), Bruce Nauman devient à la fois l'artiste et le matériau. Adoptant l'attitude du sculpteur traditionnel, il est celui qui perçoit et celui qui est perçu. Selon un catalogue d'actions entrepris en 1965, il manipule un tube de néon pour créer différentes formes avec son corps.
Toujours concepteur et interprète de l’oeuvre à la fois dans la vidéo Flesh to white to black to flesh (1969, noir et blanc, sonore, 37’), Bruce Nauman peint sa peau en blanc, puis s’enduit de noir, avec neutralité. Puis, il efface la peinture révélant sa peau par fragments progressifs. Tout ceci en noir et blanc dans des nuances de gris.
Dans Bouncing in the corner 1 and 2 (Upside down) (1968-1969, vidéo noir et blanc, son, 20’), Bruce Nauman, dont la tête est hors champ – procédé repris par Vito Acconci dans Rubbings (lire ci-après) – jette, dans l’épisode #1, son dos dans la diagonale d’un coin. Cette action mécanique et répétitive génère l’idée d’une pulsation cardiaque. Dans l’épisode #2, le plan en plongée offre un point de vue qui écrase le corps et le réduit à une forme d’abstraction prise dans un engrenage répétitif dénotant une forme d’aliénation.
De formation littéraire, Vito Acconci, né en 1940 aux Etats Unis, se consacre d’abord à la poésie concrète puis explore différents médias comme la photographie, le son, la vidéo et la performance. Dans See Through, la vidéo mise en exergue, (1970, couleur, silencieux, 5’), Vito Acconci boxe avec son reflet dans un miroir qu’il finit par briser. Le cadrage qui restreint l’individu et son reflet, accentue l’idée de conflit.
La vidéo Three relationship Studies (1970, couleur, silencieux 15’), propose, quant à elle, à nouveau une relation conflictuelle. Dans Shadow Play, Vito Acconci entame un match avec son ombre portée et Imitations reproduit les gestes d’un homme assis. Dans Manipulations il guide par l’intermédiaire d’un miroir les gestes que doit effectuer une femme nue sur son propre corps : des caresses interprétées avec une neutralité et un détachement provocants, rompant avec la froideur solitaire de Nauman.
Si Rubbings [frottements] (1970, couleur, silencieux, 5’), est toujours mu par un rapport au tactile, il expose ici son torse nu et ses parties génitales, la tête hors champ comme chez Nauman. Dans un cadrage en plongée, il se met en scène allongé, offert aux cafards qui évoluent sur son corps, et qu’il frotte sur sa peau, tentant, paraît-il, de les mêler à sa chair.
Seule vidéo sonore, Open Book, la seule vidéo sonore, (1974, couleur 10’), il cadre un gros plan buccal, repoussant et édenté. S’infligeant de ne jamais fermer la bouche pendant dix minutes, l'artiste entame un monologue incompréhensible et impose au spectateur une confrontation organique, repoussante et visqueuse.
Datant toutes de la fin des années 60 et du début des années 70, ces vidéos exhalent un parfum esthétique à forte teneur minimaliste. Tandis que Vito Acconci explore les limites physiques et psychiques de l’altérité de manière tactile, Bruce Nauman frappe aux murs de l’espace de la condition humaine et de l’aliénation avec une rigueur toute mathématique et une aride neutralité. Le corps comme sculpture-Cycles de vidéo-performances : Bruce Nauman du 5 au 31 janvier, Vito Acconci jusqu’au 28 février, et Sanja Ivekovic du 2 au 28 mars.
Crédits photos:
Katia Feltrin |
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