15/03 > 01/04/2010 - THÉÂTRE PARIS-VILLETTE De la rencontre fortuite d’une jambe coupée, d’un putain et d’une nullipare. Retour sur la création d’Allio et Weber
A l’occasion du passage de Un inconvénient mineur sur l’échelle des valeurs au Théâtre Paris-Villette, Mouvement.net vous propose de relire l’article sur Patricia Allio et Eléonore Weber paru dans Mouvement n°54.
Eléonore Weber et Patricia Allio ont conçu Symptôme et proposition, une alliance artistique qui donne leur cadre et leur objet à leurs travaux, depuis 2008 cosignés « Allio-Weber ». Un inconvénient mineur sur l’échelle des valeurs est leur premier geste. Le second les emmène aux Mexique (création prévue à Mexico en 2010 et Paris en 2011). Issues de cursus universitaires poussés, l’une en philosophie morale et l’autre en philosophie politique, elles se sont chacune consacrées à l’écriture et, à partir de 2004, à la mise en scène. Pour Patricia Allio : sx.rx.Rx d’après Samuel Daiber, Le Sang des rêves d’après Kathy Acker, et son propre texte Habiter. Pour Eléonore Weber : Rendre une vie vivable n’a rien d’une question vaine, Tu supposes un coin d’herbe et Je m’appelle Vanessa, de Laurent Quinton, dans le cadre de Folle Pensée (Roland Fichet) et de son laboratoire d’auteurs. Elle a aussi réalisé les films Silence dans le fortin,Temps morts et Les Hommes sans gravité.
Les artistes peuvent-ils encore ½uvrer au théâtre public sans se dénaturer, ce dernier mutant en marché du spectacle vivant, avec ses services de communication prenant les publics en otage d’une culture éducative mais divertissante ? Contre ce mauvais sort ou mauvais ½il qui menace tout auteur-metteur en scène, Eléonore Weber et Patricia Allio se sont alliées en janvier 2008 sur la base d’une plateforme intitulée Symptôme et proposition (voir encadré), invitant à voir dans les symptômes « sociaux » les plus aberrants des contre-propositions à l’ordre du monde, dont elles tireraient, annonçaient-elles, leurs sujets de théâtre. En somme, elles reliaient implicitement leur légitimité d’artistes dans le théâtre institutionnel non pas à leur génie natif ou, plus crûment, à leur vigoureuse ambition de faire carrière, mais bien à leur désir de dire plus qu’elles-mêmes, de dire quelque chose où il se rappelle que d’autres ne peuvent plus rien dire devant ce qu’ils sont acculés à subir. Mais attention, elles ne sauraient parler à la place de quiconque ! Ainsi leur signature, « Allio-Weber », n’est pas celle d’un collectif représentatif. Le trait d’union a aussi la valeur d’un signe de séparation. La portée politique d’un tel constat est directe : la séparation entre la scène et ces autres de la scène que sont les spectateurs anonymes, et, au-delà, les gens en général, est le germe d’un lien. Allio et Weber se donnent pour tâche de créer les conditions d’une mise en regard, non pas en chiens de faïence, mais par la mise en relation de ce qui parle et ce qui, dans la langue, se dérobe devant le monde tel qu’il se fait aujourd’hui obsessionnellement rationnel, jusqu’à laisser bouche bée, interdit, entre honte et colère. C’est sous cet angle qu’il faut voir évoluer, depuis la création d’Un inconvénient mineur sur l’échelle des valeurs (juin 2008) – leur premier geste en commun –, un groupe en fond de scène qui accompagne les acteurs Charline Grand et Mathieu Montanier : comme le signe qu’il y a un espace commun, au théâtre, qui s’oppose à sa marchandisation.
Au festival 100 Dessus Dessous, il s’agissait d’acteurs dés½uvrés, voire « zonant » ; après avoir disparu à la Ménagerie de Verre, cette présence en fond de scène revint à la Scène nationale d’Alençon, sous la forme d’un groupe d’amateurs. Pour la recréation, ce printemps, au théâtre Paris-Villette, des amateurs sont de nouveau sur le plateau, mais cette fois en un ch½ur activement présent. Un ch½ur comme un gisement de paroles encore informulées mais qui se cherchent. Cette formation est comme tombée d’une première assemblée virtuelle (filmée) de seize employés de télémarketing, en plans-séquences, nous regardant depuis leur déchéance secrète – le mutisme. C’est bien de la formation du ch½ur tragique que les historiens du théâtre racontent que se détachèrent des choryphées, ces premiers acteurs chargés de parler pour lui, en messager. Comme tels, Charline Grand et Mathieu Montanier sont sur scène moins qu’eux-mêmes et plus encore. Eléonore Weber et Patricia Allio, loin de vouloir réinjecter de la tragédie, en retrouvent la structure inaugurale. Car l’analyse qui les fonde, de « l’impossibilité d’avoir accès à ses propres émotions », réinterprète le théâtre comme ayant le pouvoir de rouvrir une voie intérieure, de rendre le spectateur à lui-même. Peu importe alors de qualifier ce théâtre de tragique, ou cruel selon Artaud, c’est une même idée qui y pousse.
« 28 Est-ce pour cette raison que tu ne sais plus à quel point tu souffres ? / 29 Est-ce pour cette raison que tu as renoncé à refuser l’ordre des choses ? / 30 Est-ce pour cette raison que tu pleures parfois sans raison ? 31 / Es-tu encore capable de parler d’amour et de politique ? » (extrait d’Un inconvénient mineur sur l’échelle des valeurs).
Faute de ressentir sa propre souffrance, donc celle du monde, on perd sa langue. Ainsi ce monde pragmatique et réaliste, pour nous couper de nous-mêmes et nous rendre indifférents, muets et impavides, ou corvéables à merci, discrédite-t-il nos forces sensibles (nos désirs insensés et débordants ; nos peurs d’humains mortels ; nos manques à être, pour une bonne part hérités du déracinement congénital qu’opère toute venue au monde). Nous voilà pathologiques, normalisables d’un coup de neuroleptique, réparables d’une bonne petite identité nationale… L’Histoire étant finie, selon les chevau-légers des postmodernismes de tous bords(1), le politique devient ce comptable kafkaïen d’une normalisation fonctionnelle de l’humanité. Et pendant que ce beau monde tourne à l’immonde, les résistants que nous aimerions être n’ont plus qu’à entretenir le déséquilibre, le manque, et, disent Eléonore Weber et Patricia Allio, à surexposer des dysfonctionnements monstrueux qui peuvent désarmer la raison. Par exemple... ces individus qui se mangent une patte pour se tirer du piège où ils sont pris,bouleversants comme des monstres de foire plastifiés. Ces wannabe, communauté internautique d’amputés volontaires ou d’aspirants à ce statut, nous regardant du fond d’un réel où ils se sont abîmés, poursuivant le moignon d’un rêve sectionné. Un inconvénient mineur… propose un focus sur un montage de trois images monstrueuses, d’une monstruosité d’un nouveau genre, comme une déformation mutante par hypernormalité. Gros plan sur un Cerbère figuratif composé d’une amputée volontaire, ladite Vivian S, d’employés de télémarketing humanitaire (joués par Mathieu Montanier et des acteurs hors champ en vidéo, récitant le questionnaire d’un centre d’appel), dressés comme les «putains » de Pierre Guyotat(2), et d’un couple bicéphale marqué au fer par un raisonnable dégoût d’enfants(3). La sensation d’être attaqués, déchirés par une forme impalpable de bestialité, est irrépressible. Cependant cette trinité nouvelle tendance – l’esprit amputé, le putain commercial et la nullipare – est moins monstrueuse que le spectateur qui s’en désolidariserait. Ce spectateur qui s’estimerait exonéré de ces questions monstrueuses qui lui sont posées depuis la scène pourrait certes s’expliquer qu’il n’y a là rien d’exceptionnel, la difformité morale de Vivian S, ressortant d’une psychose ou de l’ethnologie des mutilations sacrificielles. L’association des trois thèmes : marketing, dégoût et amputation, lui semblerait gratuite, et il s’en sortirait indemne, discourant, en surveillant esthétique de la scène, sur le vide du théâtre contemporain, etc. Mais ce faisant, il n’aurait pu s’empêcher d’invoquer de nouvelles puissances rationalisantes contre sa propre peur secrète de sombrer, dans ces béances qu’ouvre Un inconvénient mineur…, sur un réel qui résiste à la toute-puissance rationnelle, et ainsi la déborde et se retourne contre elle. C’est bien à la rationalité, en effet, que Vivian S en appelle : « Convaincue que ces différents aspects de mon désir ne sont pas irrationnels, mon médecin a recommandé l’amputation comme une thérapie. » Ainsi Un inconvénient… nous piège, sauf à céder à la désolation devant l’état lamentable de l’humanité. La défiguration de Vivian S et celle de qui la regarde sans larmes sont les deux faces d’un même Janus horrible. Comme pour aussi l’exorciser, la silhouette d’un obèse gonflable portée par Mathieu Montanier, lui-même au contraire extraordinairement grand et filiforme, passe alors avec un humour surréaliste. Mot d’esprit ambulant et enfantin, sur l’alternative entre dégonflé et gonflé à bloc, entre mental de sacrifié et esprit de gagnant, il porte un coup à l’esprit de sérieux des gens biens, et introduit la figure d’une inquiétante étrangeté troublant la représentation dans son ensemble. Celle-ci tourne alors au mauvais rêve, comme si, éveillé, chacun était pris dans une fiction, sentant en négatif qu’il y a une issue à cette alternative entre folie raisonnante et raison affolée, comme un éveil. La rémanence surréaliste n’est pas fortuite, et rappelle que notre époque rejoue de vieux airs sinistres, trop entendus. Dans les années 1930, à travers le projet mené par Georges Bataille dans la revue Documents (1929), qu’a commenté Georges Didi-Huberman(4), le symptôme du monstrueux, qui troublait d’abord l’apparence humaine, permit aux esprits critiques de corroder l’idéalisme anthropomorphique de la représentation. Cette fois, la défiguration, touchant les sphères impalpables du sensible et de l’esprit des homo sapiens, vient attaquer l’anthropomorphisme moral de notre espèce…
1. Voir Henri Meschonnic, Pour sortir du postmoderne, Klincksieck, 2009. 2. Dans Progénitures, Gallimard, 2000. 3. Au contraire du « désir d’enfant » des femmes heureuses, tellement promu aujourd’hui que la moindre actrice people pose enceinte d’un compagnon « légal », chose inimaginable du temps de Garbo, par exemple. 4. Georges Didi-Huberman, La Ressemblance informe ou le gai savoir visuel selon Georges Bataille, éditions Macula, 2003.
Symptôme et proposition est le nom et l’objet d’une alliance.
Symptôme et proposition : tomber ensemble, renverser ensemble, inventer une écriture commune, avec ce qu’elle suppose de déplacement et de dépossession. [...] Nous connaissons deux sortes de solitude. Aucune alliance ne peut défaire la première, qui est au c½ur de chaque mouvement d’existence. La seconde est un enfermement douloureusement consenti, hanté par la peur de la perte : perte d’indépendance, perte de repères, perte de soi. Maintenir cette solitude et maintenir la terreur qui l’entoure est un objectif constant de l’idéologie dominante. Cet enfermement est garant de l’ordre établi où toute voix solitaire aspire bien plus à être entendue qu’à faire entendre quelque chose. [...] Nous nous reconnaissons dans l’attention portée au symptôme contemporain de l’alexythimie désignant l’impossibilité d’avoir accès à ses propres émotions. Nous voulons interroger les seuils d’insensibilité morale qui lui sont conséquents. [...]
Nous réfléchissons aux manières d’effriter cette insensibilité. Pour faire face au sentiment d’impuissance mortifère de l’époque, aux divers types d’absence à soi, nous souhaitons réinterroger sous quelles conditions une parole peut être une parole agissante.
Il s’agit pour nous de mettre à l’épreuve la mélancolie du citoyen, du spectateur, du créateur, en exacerbant notre position de témoin jusqu’à la rendre insoutenable. Le témoin est impliqué par la manière dont celui à qui il parle est informé et affecté par sa parole. Il a en quelque sorte le pouvoir de renverser le symptôme dont il témoigne, même quand il se contente de voir et de faire voir.
Exacerber cette place de témoin consisterait par exemple à choisir de mettre en ½uvre une logique de cruauté s’appuyant sur une extrême neutralité ou objectivité de la parole témoignée et donnée en partage. Mais d’autres propositions sont à explorer, qui consisteraient au contraire à faire du témoignage une interrogation spectaculaire et brûlante, là où le degré d’insensibilité a totalement trivialisé l’intolérable.
Dans cette perspective, nous mettons en question l’idéal même de catharsis [...]. Nous aspirons à rendre effective la possibilité du refus. Possibilité mise à mal par tout ce à quoi nous avons consenti, par tout ce qui s’offre à nous et qui ne se refuse pas. [...] Nous souhaitons nous tenir au c½ur des contradictions qu’entraîne ce paradoxe en réhabilitant la catégorie de l’anormal. Pour nous, l’anormal surgit chaque fois qu’un individu ou qu’un groupe s’écarte des logiques de vie généralement admises. Et lorsque cela arrive, est-ce le signe d’un dérèglement ou bien celui d’un refus ? Est-ce un symptôme ou une proposition ?
Il s’agirait d’inventer des espaces-temps d’incertitude où l’on saisirait l’importance de l’erreur, où l’on expérimenterait l’instabilité des valeurs de vérité de certaines croyances, comme la force revigorante des paradoxes. [...] Notre milieu de vie et de travail reflète ainsi l’esprit de sélection et de compétition qui fait partout ailleurs le désespoir des individus. Sous cet aspect, il est en quelque sorte plus insidieux que les autres puisqu’il fait croire que des logiques de résistance peuvent encore y être mises en ½uvre. [...]
Allio-Weber
Mari-Mai CORBEL
De la rencontre fortuite d’une jambe coupée, d’un putain et d’une nullipare. 15/03 > 01/04/2010
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