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24/01 > 11/02/2012 - MAISON DES MÉTALLOS
A la lettre du corps
Extrait du reportage consacré à L’Oiseau-Mouche
CIE L'OISEAU-MOUCHE
Née des intuitions militantes de quatre soixante-huitards, la Compagnie de L’Oiseau-Mouche fête aujourd’hui sa trente-septième création. Signe particulier ? Ses membres sont comédiens professionnels mais aussi des handicapés mentaux. Ils interprètent aujourd’hui Valère Novarina.
« Valère Novarina m’avait donné rendez-vous dans son atelier suite à un courrier de ma part. Le climat était assez… aride. Une petite chaise pour m’asseoir, une table stricte, lui en face, avec ses yeux bleu glace, un verre d’eau. J’étais venu lui soumettre un montage des Lettres aux acteurs, Pour Luis de Funès et L’Opérette imaginaire. Un montage que j’ai intitulé Sortir du corps, et qui est aussi le titre du spectacle que je viens de créer. Comme tout auteur, il est extrêmement pointilleux sur la façon dont on utilise ses textes. J’étais donc très intimidé.
Je lui dis :
— J’ai peur de ne pas trouver où est l’humour.
Il me répond :
— Il n’y en a pas.
Cela paraît réfrigérant, mais une fois le montage validé, après avoir compris le sens de ma démarche, il a été très encourageant. Il m’a dit de faire confiance à mes intuitions », sourit Cédric Orain, jeune metteur en scène repéré, entre autres, pour sa création Strip Tease en 2009 ou sa collaboration avec le collectif TRANS de Jean-Michel Rabeux. Il a donc suivi ses intuitions, sans jamais se départir d’une autodérision salutaire grâce à laquelle il a pu finaliser ce projet un peu fou, formulé voici trois ans : travailler sur Novarina avec les comédiens de L’Oiseau-Mouche, l’unique compagnie professionnelle en France exclusivement constituée d’handicapés mentaux.
Les représentations de Sortir du corps, trente-septième création au répertoire, ont débuté depuis quelques jours. Nous sommes en octobre 2011, accueillis au Garage de Roubaix, dit le « Théâtre de l’Oiseau-Mouche », un drôle de cocon multicolore en briques bleues et parpaings rouges, issu de la fusion entre un garage et d’anciennes maisons de maîtres. C’est là, dans la chaleur d’une vraie fabrique de théâtre, qu’œuvrent au quotidien les vingt-trois comédiens permanents de la Compagnie de L’Oiseau-Mouche et que Cédric Orain revient sur ces fameuses « intuitions » auxquelles a fait référence Novarina : « Je n’avais jamais monté aucune de ses pièces (d’ailleurs Novarina lui-même est surpris du peu de jeunes metteurs en scène qui abordent ses textes). J’avais vu L’Opérette imaginairequand j’étais élève-comédien, et j’avais failli me barrer jusqu’à ce qu’arrive le monologue de “l’infini romancier” interprété par Daniel Znyk. C’était drôle, saoulant, interminable… Alors, quand j’ai découvert les comédiens de L’Oiseau-Mouche en 2006, dans Le Roi Lear, une mise en scène que Sylvie Reteuna présentait alors au Théâtre du Chaudron, je me suis souvenu de Novarina. Je pressentais qu’entre cette langue qui passe avant tout par le corps et l’énergie de ces comédiens, une alchimie particulière pouvait exister. »
Cédric Orain est allé à Roubaix : plusieurs mois de résidence au Garage depuis 2008 pour ses propres spectacles, puis pour des ateliers de recherche, périodes d’impros, auditions, création… Dans cet antre aux lueurs collectivistes, statutairement « Centre d’Aide par le Travail », les travailleurs handicapés accueillent le public, assurent la visite des lieux, multiplient les ateliers et les heures de formation pendant que d’autres, en création, occupent les studios. Au restaurant de L’Oiseau-Mouche, appétissante table gérée elle aussi par des travailleurs handicapés, Stéphane Frimat nous a rejoint. Directeur très barbu, tout en gouaille et en sentences drôlatiques, il raconte L’Oiseau-Mouche en portant haut ses valeurs. Des structures qui proposent aux handicapés de faire du théâtre, nous dit-on, il y en a beaucoup. C’est formidable qu’elles existent, mais le public ne se déplacera pas forcément pour voir le travail. Et quoi de plus normal ? Les initiatives sont toujours bienvenues, engagées, mais aussi « guettoïsées » dans le réseau du « social », c’est-à-dire soupçonnées de ne pas faire de l’art… Née dans les années 1970, grâce à quatre militants de l’Education populaire, la Compagnie de L’Oiseau-Mouche, elle, fait le pari de faire de l’art avec des handicapés, mais non pour des handicapés. Pas d’art-thérapie, pas d’empathie moelleuse : ici, on passe commande à des artistes de renommée nationale (François Cervantes, Jean-Michel Rabeux, Christian Rizzo, etc.) qui auditionnent méticuleusement les acteurs pour des créations en tournée dans des réseaux de diffusion de prestige. « On n’est pas des ambassadeurs de la différence, résume Stéphane Frimat, en poste depuis 2008.Ce n’est pas notre objet, même s’il est indéniable que notre travail contribue à changer le regard. On comprend vite, en voyant les comédiens, que quand il y a handicap, il n’y a pas handicap tout le temps, ni par rapport à tout. Le terrain de L’Oiseau-Mouche, c’est d’affirmer que si la seule justification de telle personne sur scène, c’est son handicap, alors vis-à-vis du public, c’est un scandale. D’ailleurs, si l’artistique n’était pas là, nos partenaires fidèles comme le Vivat ou Latitudes Contemporaines ne suivraient pas. Un mauvais acteur est un mauvais acteur, qu’il soit trisomique ou pas. »
Précisons que L’Oiseau-Mouche ne s’étale pas sur les détails des pathologies. On saura juste que la compagnie est constituée d’individus d’âges, de parcours et de pathologies très variés, allant du handicap léger à la trisomie 21 – le degré de handicap ne jouant en rien dans l’accession aux rôles d’ampleur sur scène : « On ne présuppose rien au sujet de leur vulnérabilité. Cela reviendrait à les infantiliser. Certains ont un don, d’autres l’envie, d’autres encore une grosse capacité de travail. Et certains ont les trois, poursuit-il. Quoi qu’il en soit, ils sont tous formés en continu. »
Un modèle unique ? […]
Retrouvez l’article dans son entier dans le numéro 62 de Mouvement, actuellement disponible en kiosque et librairies.
> Sortir du corps, du 24 janvier au 11 février à la Maison de Métallos, Paris ; du 14 au 17 février à la Rose des Vents, Villeneuve-d’Ascq ; le 15 mai au Théâtre Le Passage, Fécamp.
Photo : Fabien Rigobert. |
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