COMPTE RENDU Ecart poétique Jean-François Matignon adapte Le Tour d’écrou de Henry James Jean-François MATIGNON
date de publication : 30/01/2008 // 4869 signes
Le Tour d’écrou de Henry James, adapté et mis en scène par Jean-François Matignon, s’inscrit dans un réseau de tension entre vie et mort, visible et invisible. La poésie aux quatre coins du plateau, scène matrice d’un espace sauvage peuplé par cinq comédiennes.
Telle qu’elle est, la pièce fascine et laisse une rare impression d’étrangeté : le tourment intérieur, avec ses musiques déferlantes (les kindertotinlieder de Gustav Malher et God Speed You Black Emperor), ses sommeils de pauvre, ses abîmes d’ombre et cette fin que rien n’achève. Dans ce récit d’une femme surprise par un mystère qui lui échappe, prise d’une peur muette, d’une angoisse assourdissante, Jean-François Matignon déconstruit la narration, télescope les corps et les situations dans un puzzle où l’inconscient affleure. Ici, la folie grandit, insiste, règne. Et le spectateur d’être transporté dans une vieille demeure, sur une lande sauvage de bout du monde, où les saisons se succèdent d’un pas égal, seulement secouées par les soubresauts l’esprit – peut-être – malade de la gouvernante rongée par la conviction – vue imaginaire ou réalité ? – que les deux enfants dont elle s’occupe ont été abusés par la précédente gouvernante Miss Jessel et son amant Peter Quint, morts mystérieusement depuis mais qu’elle « voit ».
Dans cet univers, où les forces invisibles ont un rôle essentiel dans l’action dramatique, la gouvernante est jouée par trois comédiennes (Michèle Dorlhac, Sophie Mangin et Sophie Vaude) : une vie pour trois corps. Dans La peau dure de Raymond Guérin en 2004, Sophie Vaude jouait trois femmes, trois s½urs. Ici, la règle du jeu est inversée : éclatement, fragmentation. En artisan inspiré, en magicien du plateau, Jean-François Matignon travaille la matière scénique, bois lourd et lumière muette, comme un cauchemar aux bras puissants qui enserre tout et dont il joue aussi bien de la densité que des évanescences. Dans cette recherche plastique (en collaboration avec la plasticienne Natalie Lamotte) poussée à l’extrême (et non à l’épate), le traitement du clair obscur, comme une manne, souligne le remuement de l’âme. Celle d’une créature de la lisière (qui a le plus souvent les traits d’une Sophie Vaude grand cru), si pâle du sommeil refusé, qui fait l’expérience de la nuit. Une nuit chargée de la prescience de ce qui est caché : quel secret inavouable hante le petit garçon (interprété par Isabelle Provendier) ? Que tait l’intendante Mrs Grose (Camille Carraz), là depuis toujours ? Tout est suggéré à demi-mot, tandis que la puissance du jeu théâtral impose la solitude de l’être et le tressaillement de la chair. Le travail de plateau finement ciselé désigne la face énigmatique, accentue le poids des ténèbres et de la confusion. Confusion qui dit l’expérience de la souffrance chargée d’une vérité livrée et révélée par le savoir d’apparitions diaboliques charriant des menaces de chaos.
Respectant l’esprit du livre d’Henry James à la lettre, ce spectacle s’avance dans le secret de la propre nuit de chacun, créant l’envoûtement dans l’épreuve intérieure lacérée de poésie. Et le spectateur comme les spectres deviennent des personnages à part entière. Un homme de théâtre n’a aucun devoir, sauf peut-être de retarder l’agonie de ce qui a porté le théâtre, l’étreinte innombrable avec les ombres jusqu’à l’exténuation. Le plateau observé de près, réfléchi auprès de plusieurs aînés, Didier Georges Gabily notamment, puis un détour par la philosophie et le cinéma, ont nourri le parcours de Jean-François Matignon, qui redit avec insistance combien le théâtre existe en tant qu’écart par rapport à la norme. Il y aussi cette phrase de Godard, souvent lue et mûrie à l’aube de nouveaux projets : « La représentation console de ce que la vie est difficile, mais la vie console de ce que la représentation n’est qu’une ombre ». Avec la compagnie Fraction (implantée en Avignon depuis 1994) créée avec la comédienne Maryline Sins, Jean-François Matignon monte Genet, Büchner, Shakespeare et bien d’autres. Il adapte aussi des textes non théâtraux comme Le Tour d’écrou, récemment jouée à la MC2 à Grenoble, explorant poétiquement une nuit qui s’ouvre vers le dedans. Résolu à ne jamais subordonner son travail de création à la faucille du sens, le metteur en scène invite le spectateur non pas à assister à un spectacle mais à partager une expérience sensible. « Pour un théâtre non illustratif », dit-il…
Le Tour d’écrou, le 5 février au Théâtre du Cadran à Briançon. Imprécation calme, fragments de Didier-georges Gabily (création 2007) se jouera le 7 février au théâtre des Salins à Martigues, les 8, 9, 10 février au théâtre des Halles à Avignon, le 12 février au théâtre Antoine Vitez à Aix en Provence. Swan d’après David Peace sera créé au TJP de Strasbourg, CDN d’Alsace, les 27 et 28 mars dans le cadre des Giboulées.
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