COMPTE RENDU Créativités partagées Le chorégraphe Yutaka Takei interroge les notions d’auteur
date de publication : 29/04/2009 // 6839 signes
Le festival Danse et Cirque de Saint-Gaudens, initié par l’école de danse 3A, accueillait pour sa septième édition la nouvelle création de la compagnie Forest Beats pour un hommage à l’art brut. Fort de son expérience aux côtés de Carolyn Carlson ou encore Raimund Hoghe, le chorégraphe Yutaka Takei propose un univers prolifique comme interrogation des notions d’auteur, de créativité et de partage.
Interroger les frontières et les critères de l’art est une entreprise courante depuis le développement des avant-gardes du début du XXe siècle, tellement courante qu’elle se suffit souvent à elle-même, oubliant de porter cette créativité incontrôlable et débridée qui est à l’origine de l’acte artistique, en deçà du discours ou de la forme. Quelle est la différence entre l’artiste et le non-artiste ? L’½uvre appartient-elle à son auteur ? Yutaka Takei se propose de célébrer la précarité et la spontanéité qui sont à l’origine du processus de création, cette prolifération désinvolte d’images intemporelles, fragiles, dégagées de toute prétention intellectuelle et démonstrative.
Frontières flottantes – Hommage à l’art brut n’a pas, à proprement parler, de début, ni de fin. Dès son entrée, le public est invité à s’asseoir alors que les interprètes, qui occupent déjà l’espace scénique, proposent à certains d’entre nous des gobelets remplis de peinture et des pinceaux. Aucune consigne n’est donnée. Les artistes évoluent sur un grand rectangle de papier craft, chargé de nombreux accessoires, Phil Reptil, armé de nombreuses machines, diffuse des bribes de voix incompréhensibles, alors que Nicolas Barraud filme la scène en diffusant la captation sur écran géant, mise en abîme d’un espace traditionnellement bien à l’abri dans ses frontières. Très vite, les plus téméraires s’avancent pour peindre sur le sol, Yutaka Takei nous invite à les rejoindre sur scène à l’aide d’un mégaphone, trois coups retentissent, inutiles car nous sommes déjà en situation de danse. Au bout d’un certain temps, les adultes se retirent alors que les enfants prennent leur temps, et le dernier participant est une petite fille rappelée à l’ordre par ses amis. Après cette entrée en matière presque anarchique durant laquelle les spectateurs parlent, rient, et gesticulent, les conventions reprennent lentement le dessus, pour un instant du moins : chacun « retrouve sa place », le silence se fait, les esprits s’apaisent, nous pensons que le spectacle commence. Yutaka Takei et Angélique Danguy entament en effet des mouvements puissants, éruptifs et virtuoses, alors que la peinture au sol les amène souvent au déséquilibre ou à la chute. Une multitude d’éléments commence à brouiller notre perception : des lettres sont projetées en fond de scène, des battements de c½ur amplifiés se conjuguent aux instruments analogiques, le chorégraphe se sert d’une serpillière comme pinceau et des flèches fluorescentes indiquent au sol un parcours tout à fait improbable. Si Jean Dubuffet entendait dévoiler, en réunissant les créations de médiums, de prisonniers et de pensionnaires d’asiles, des créations indemnes de toute culture artistique, Frontières flottantes – Hommage à l’art brut ne relève pas de cet art spontané qui lui était cher. Cette ½uvre constitue un hommage et non un exercice de style. Ce foisonnement d’images et de symboles archétypaux (percussions, danse avec un bâton ou un miroir devant le visage) a justement le mérite de nous perdre dans nos propres référents, de rendre floues les grilles de lecture, de les vider de leur sens pour manifester l’imaginaire qui nous possède, que l’on se considère ou non comme artiste.
Yutaka Takei place en effet au c½ur de son dispositif une attitude malicieuse. Angélique Danguy se glisse sous la surface picturale placée au sol et les interprètes prennent un certain plaisir à la déchirer, à s’enrouler dedans comme dans un cocon, pour finalement hisser en fond de scène le vestige de cette ½uvre collective en ayant précisé au mégaphone : « On était trop sérieux ? C’est vrai ? Vous croyez qu’on était sérieux ? ». Une petite fille, pendant ce temps-là, s’amuse en compagnie de Phil Reptil sur les claviers et kalimbas, produisant une cacophonie rafraîchissante qui égaye public et artistes. Les notions de jeu et de participation sont ici centrales. Il s’en dégage une spontanéité et une joie forcenées, dégagées des conventions qui atrophient parfois l’acte artistique et l’expérience du vivant au profit d’un discours sur la vivant, détaché et suffisant. Le public participe de cet élan en commentant, en interpellant, en riant fort, lorsque Yutaka Takei s’assied par exemple sur un gyrophare ou évoque la douche qu’il devra prendre pour enlever la peinture et les bouts de papier accrochés dans ses cheveux. Oscillant sans cesse entre maîtrise et perte de contrôle, entre animalité et virtuosité, jouant des conventions et des réflexes, il cherche à « organiser un environnement pour que les personnes les abandonnent ». Le public est de nouveau invité à prendre possession du plateau sur fond de musique électronique, et il est intéressant de noter que, hormis quelques personnes, les spectateurs refusent la main tendue. A cet endroit, la distance comprise entre l’artiste, l’½uvre et le regardeur semble être générée par ce dernier. Quand bien même le dispositif incite à faire fi des usages et des poncifs, ils perdurent au travers de nos habitudes, de la peur d’entrer sur scène ou, peut-être, de se mettre en scène. Les rares participants adoptent des mouvements impulsifs, dégagés de tout mimétisme malgré une musique populaire incitant à reproduire des gestuelles prémâchées. Dans la lignée de l’art brut, ils célèbrent la créativité radicalement individuelle qui était chère à Jean Dubuffet, « de l’art donc où se manifeste la seule fonction de l’invention, et non celles, constantes dans l’art culturel, du caméléon et du singe ». A trois reprises, les interprètes annoncent la fin de la pièce alors que personne ne semble vouloir y mettre terme, jusqu’à ce que de nombreux spectateurs décident d’occuper la scène pour y discuter et livrer leurs impressions. Nous ne sommes plus un public et des artistes mais une assemblée, la petite salle des Haras favorisant sans nul doute cet état d’intimité.
Depuis sa précédente création (Sai – Les quatre saisons et le cycle de la vie) jusqu’à Frontières flottantes – Hommage à l’art brut, Yutaka Takei parvient à traiter de questions fondamentales pour le champ artistique, notamment pour la danse, avec beaucoup de simplicité et en évitant soigneusement de s’enliser dans un discours prolixe ou mal maîtrisé. Le chorégraphe parle plus du vivant que de l’art et de son histoire. L’abondance d’images à laquelle nous assistons les amène à exister par elles-mêmes, à les rendre autonomes et mouvantes. Il demeure de cette effervescence une joie indicible.
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