COMPTE RENDU La contrariété des bonnes intentions Rachid OURAMDANE
source : Les éditions du mouvement // date de publication : 21/09/2006 // 4337 signes
Dans Superstars, Rachid Ouramdane expose l'identité complexe de danseurs du ballet de l'Opéra de Lyon. Mais s'en tient là.
Le projet que Rachid Ouramdane a nourri en direction de sept danseurs du ballet de l'Opéra de Lyon brille par sa sobre humilité. A l'origine, ces artistes chorégraphiques viennent de Cuba, d'Afrique du sud, de Biélorussie, de Chine, de Pologne, etc. Dans ces pays, ils ont grandi en prise avec des conditions sociales et politiques qui n'ont rien de lisse ni de banal. C'est cette face abrasive de leurs parcours de vie que la pièce Superstars met en exergue. Il y a là de quoi bousculer le soupçon confus d'inconsistance existentielle qui s'attache volontiers à la réputation des danseurs de ballet. Ce projet est profondément aimable, respectueux à l'endroit de ces artistes. Et le public de la Biennale de danse de Lyon en a reçu le résultat avec quelque chose de parfaitement tranquille et rassurant. C'est que le chorégraphe, comme pétrifié de timidité, semble s'être ingénié à gommer, plutôt qu'à révéler, les contradictions recélées par son sujet. De la sorte, il en manque l'essentiel du potentiel novateur. Dans de précédentes pièces – tout particulièrement Les morts pudiques – Rachid Ouramdane avait su articuler brillament la déconstruction conjointe des projections mentales opérant au cœur de la notion d'idendité culturelle d'une part, et des processus de la représentation spectaculaire d'autre part. Un usage très pertinent de la technologie lui permettait de situer activement ces projections dans les mécanismes subtils de la construction du regard, que des écrans décapaient. Bon nombre d'écrans figurent à nouveau sur le plateau de Superstars. Mais c'est à peine si leur usage dépasse le degré premier des usages audiovisuels ; soit, pour l'essentiel, la restitution des discours de mémoire tenus par les danseurs au cours d'entretiens individuels. L'intensité des parcours accidentés ainsi restitués vient-elle heurter le nivellement disciplinaire d'un corps de ballet ? Pourquoi, jusqu'à ce jour, les formes produites par celui-ci n'ont-elles jamais été apparemement affectées par la violence de ces parcours ? Comment son organisation collective et hiérarchique la gomme-t-elle ? Que sacrifie de lui-même un danseur pour se mouler dans la conformité du modèle ? Aucune de ces contradictions n'est affrontée par Superstars. Tour à tour, de manière délibérément – mais à la longue platement – frontale et centrale, chacun des sept danseurs de cette pièce vient interpréter un solo. Par exemple le premier, de Caelyn Knight, est un magnifique essai qui soumet le vocabulaire classique à d'étranges déformations qui le décalent. Plus tard, Jaime Roque de la Cruz compose un envoûtement de gestes absentés au-delà de sa figure. Superstars ne manque pas de moments magnifiques de cette sorte, comme hantés de non dits, accompagnés avec une intelligente sobriété par le guitariste Alexandre Meyer présent en scène. D'autres soli, à l'inverse, s'époumonent dans la quête vaine d'une expression par le geste, dont il s'agirait de ne pas manquer l'opportunité qui se présente. Ainsi la pièce démontre-t-elle l'évidence que point ne suffit que sa vie recèle de fortes choses à évoquer pour qu'un interprète parvienne à nourrir un solo intéressant. Mais là n'est pas le vrai problème. C'est qu'en fait tout solo ne se nourrit que de l'altérité qui l'habite. Etrangement, en surexposant cette forme, Rachid Ouramdane la vide d'une grande part de son impact. En effet, sa série de sept soli successifs suggère une activation des relations d'altérité, une nécessaire entrée en contradictions, croisements, renvois, qui vaudraient questionnement de l'institution collective dont leurs interprètes sont partie prenante. En fuyant cette responsabilité, le chorégraphe fait que chacune des propositions vient plutôt atténuer ses voisines, par accumulation des formes et extinction des enjeux, avec étouffement dans la durée. Depuis plusieurs années, les ballets mènent un combat idéologique, économique et institutionnel, pour démontrer que leurs danseurs de formation classique peuvent tout faire. Bon nombre de chorégraphes contemporains acceptent d'y contribuer, en répondant à leurs commandes. Une analyse reste à conduire, pour déterminer qui tire son épingle de ce jeu là, en définitive.
Gérard MAYEN
Superstars a été créé le 10 septembre, puis programmé jusqu'au 15 à l'Opéra de Lyon, dans le cadre de la 12e Biennale de danse.
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