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COMPTE RENDU
Faire du théâtre tous les jours
Gwénaël Morin aux Laboratoires d'Aubervilliers

source : Les éditions du mouvement // date de publication : 05/01/2010 // 6419 signes

Avant la reprise Woyzeck au Théâtre de la Bastille en mars, retour sur l’année 2009 aux Laboratoires d’Aubervilliers, où le metteur en scène Gwénaël Morin et ses comédiens ont expérimenté pendant un an la permanence d’un théâtre ouvert à tous et gratuit.

« Faire du théâtre tout le temps, tous les jours, avec la même équipe, dans un même lieu, sur une longue période, on aurait pu l’appeler le théâtre au jour le jour », déclare Gwénaël Morin.
L’objectif était de créer un point d’intensité, de convergence avec les moyens du théâtre en impliquant le public, dont la fréquentation a été assez linéaire et stable, jamais moins de treize personnes par soir, puis des spectateurs sont revenus, pour certains, chaque soir. Le metteur en scène précise : « En tant qu’artiste, j’ai besoin de ce monde en transformation, à venir, dans la relation à l’autre, via l’objet d’art. Mais la finalité n’étant pas l’objet d’art, il n’est qu’un moyen pour accéder à cet espace encore indéterminé, qui est de donner forme au théâtre, avec une sorte de foi en ce qui peut advenir dans cette relation politique. L’expérience du théâtre est un temps collectif de partage ».

Les conditions du projet – rapidité, efficacité, économie de moyens, enchaînement des mises en scènes, quotidienneté des représentations – ainsi que la multiplicité des tâches entre les ateliers de transmission, les répétitions et les représentations ont à la fois fragilisé et enrichi la pratique théâtrale. Ce que le metteur en scène regrette, c’est le manque de temps dans le processus de travail dû à l’enchaînement des mises en scène, qui ne permet pas d’avoir du recul sur le travail artistique. Mais la vraie difficulté a été la gestion au quotidien des tâches que le groupe s’est donné d’accomplir : le matin les ateliers, l’après-midi les répétitions, et le soir les représentations. Les deux premiers mois, le travail a été très chaotique : « C’était lié à une analyse du temps à venir sur la base des modalités de la pratique théâtrale courante, une forme de conservatisme qui consiste à prévoir le monde de demain à partir d’une expérience passée » , affirme Gwénaël Morin, reconnaissant que ses angoisses l’ont conduit à des coups de gueule, à un manque d’écoute, qui ont contribué au départ de deux comédiennes. Mais à partir du moment où ils ont cessé de considérer la durée annuelle, où ils se sont inscrits dans un quotidien, ils sont devenus plus disponibles. Au bout de trois mois, ils ont pu développer les trois axes au jour le jour, « transmission/répétition/exposition ».

Les ateliers émanent du refus d’une séparation entre les répétitions et les représentations publiques, la transmission se faisant des acteurs aux spectateurs et vice-versa. « Il n’a jamais été question de formation, ce n’est pas un service rendu. Le Théâtre Permanent n’a pas de cible, de population à atteindre, j’aurais pu faire ça dans le seizième arrondissement ou à Kinshasa, ce n’est pas du tout lié au territoire, car le théâtre doit avoir l’ambition de créer du territoire, il ne s’inscrit pas dans un contexte, il doit élargir le contexte. Et c’est la responsabilité de l’artiste ». Le travail en atelier se base sur un principe d’imitation, les participants reproduisent ce que l’acteur a joué le soir. L’acteur énonce son travail, il s’oblige ainsi à faire un effort de clarté pour transmettre le rôle au participant, ce qui lui donne un retour critique ; il prend alors conscience des conséquences de son jeu. Les participants, quant à eux, s’approprient le processus de création par la pratique.

C’est cette réciprocité du travail qui constitue un point d’enrichissement de la pratique théâtrale. De même que la gratuité et la quotidienneté des spectacles libèrent d’une certaine manière le comportement des spectateurs. Ils relativisent davantage leur jugement sans pour autant être dans la connivence et viennent pour faire l’expérience du théâtre plus que pour consommer un objet fini. Si certains sont déçus, cette déception n’est pas vécue comme un échec. Le dispositif du Théâtre Permanent désacralise le protocole théâtral ; le public se sent plus libre, il peut rire, pouffer, souffler d’ennui, manifester des agacements et applaudir unanimement à la fin de la représentation. Ce que Gwénaël Morin a constaté, « c’est que les gens viennent pour faire l’expérience du théâtre, à travers l’élaboration d’une forme bien sûr, mais, au fond, ce qui est proposé est secondaire».

Le Théâtre Permanent est-il un modèle ? Est-il viable dans un Centre National Dramatique, par exemple ? Gwénaël Morin ne veut pas penser comme ça, il a voulu s’interroger sur une forme de théâtre plus large que le simple spectacle, « le Théâtre Permanent est une manière de gérer le temps public et de faire du théâtre, cette manière transforme les gens dans la cité quelle que soit la structure. C’est une oeuvre en soi, une affirmation du théâtre dans le temps public, ce n’est pas un projet culturel. Mais cette idée ne vient pas de nulle part non plus, si je considère les utopies du théâtre français, jouer et transmettre sont les racines même de la création des CDN. » L’utopie ne fait pas peur à Gwénaël Morin et à son équipe, rien ne les a empêchés de vivre cette aventure jusqu’au bout dans une économie précaire, au jour le jour, en maintenant la gratuité pour le public. Même le festival d’Avignon n’a pas pu les débaucher cet été 2009 ; ils ont refusé d’y jouer Lorenzacciopour respecter la continuité du projet.
Quant à l’avenir ? Ils vont tourner les spectacles en France, en Italie, qui ont tous été vendus. Les spectacles désormais entrent dans un circuit culturel, les directeurs de théâtre vont pouvoir les articuler avec le fonctionnement de leur lieu, leur public et établir leurs tarifs.
Le principe du Théâtre Permanent, confirme Gwénaël Morin, « n’était pas de trouver une nouvelle formule sexy pour faire venir les gens au théâtre, c’était d’inscrire ces trois temps transmission/répétition/exposition dans une journée, un théâtre au jour le jour qui apporte une dynamique vitale. Aussi, même si c’est flottant, ce qu’on montre au public doit être de l’ordre de l’affirmation, pas de la proposition. »

> Woyzeck, de Büchner, ms. Gwénaël Morin, au Théâtre de la Bastille, du 1er mars au 2 avril.

Pascale GATEAU
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