COMPTE RENDU Tous les jours, le théâtre Le Théâtre permanent de Gwenaël Morin aux Laboratoires d’Aubervilliers
source : Les éditions du mouvement // date de publication : 25/06/2009 // 3892 signes
Depuis janvier 2009, le « Théâtre permanent » emmené par Gwenaël Morin investit les Laboratoires d’Aubervilliers tous les jours, tous les soirs, et tous les matins. Un projet généreux et concret, une utopie dans la pierre, loin des slogans et de la rhétorique humaniste.
« On voudrait faire du théâtre permanent, un peu comme il y a eu naguère des cinémas permanents, des lieux vivants et très populaires, où l’on allait voir des films quand on voulait, ou l’on faisait bien d’autres choses aussi… » C’est par ces mots que Gwenaël Morin raconte l’utopie qu’il construit tous les jours, depuis le début de l’année, dans les murs des Laboratoires d’Aubervilliers, avec ses camarades de jeu du « Théâtre permanent ».
L’enjeu est simple : jouer toute l’année, du 1er au 24 de chaque mois. Représentation le soir, atelier de transmission le matin, avec les spectateurs de la veille, qui voudraient refaire la « partition » du spectacle, et, l’après-midi, répétition du spectacle qui sera joué le mois suivant. Car il ne s’agit pas d’une création annuelle, voir de deux, comme c’est le cas habituellement dans le rythme de production des compagnies, mais de six spectacles en douze mois ! Et quels spectacles : Lorenzaccio, Tartuffe, Bérénice, Antigone, Hamlet, Woyzeck, toutes les figures de la mythologie théâtrale mondiale. Le Théâtre permanent comme accès quotidien aux « grandes œuvres de l’esprit ».
Malgré les apparences, on est assez loin de l’esprit du « théâtre populaire », impulsé par le Ministère d’André Malraux. Car il n’y a ici aucune volonté d’élaborer une politique culturelle. Les artistes du Théâtre permanent ne vont pas à la rencontre des habitants d’Aubervilliers, ou d’ailleurs, ils établissent plutôt un point de rencontre, un lieu dans lequel l’art peut se produire (et donc se regarder) différemment.
Cette différence est clairement perceptible dans les spectacles du Théâtre permanent. On ne peut à proprement parler pas les définir comme des « mises en scène » de textes du répertoire. Il serait plus juste de parler d’un concentré d’écriture, battu et débattu par des acteurs, sur le ring de la représentation. Car il s’agit bien d’un combat, qui jette les acteurs dans une joute verbale totale, qui implique tout leur être, psychique et physique, sans échappatoire. Dans un espace provisoire, aussi éphémère que la représentation elle-même, trois corps vont se heurter, se désirer, se repousser, chuter, mourir et survivre par leurs mots. Le trio d’acteurs est écrasé dans un espace étroit et blanc, qui éclaire les acteurs et les spectateurs, dans le même bain. Cet espace clinique révèle ceux qu’on y plonge et accentue l’acuité des regards. Le dispositif aiguise nos regards et nous fait ressembler, qu’on le veuille ou non, à cette autre assemblée, cette arène populaire aux yeux acérés qui a répudié Bérénice, elle se trouve représentée, accrochée à un mur, devant nous.
Reprenons les faits. Bérénice et ses deux « amours impossibles », Titus et Antiochus, vont s’affronter dans une lutte à mort dont personne ne sort indemne. Bérénice est belle, reine, et étrangère. C’en est trop pour un seul homme, et même pour deux. Trop de perfection pour qu’un peuple s’y retrouve. Il la répudiera. Banale opération d’expulsion du corps étranger. Un signe de santé, paraît-il. Inquiétante santé des peuples, à commencer par le nôtre, en pleine forme populiste sécuritaire, par temps de crise…
Le Théâtre permanent est une bonne nouvelle. Une bonne nouvelle pour Aubervilliers, et ses Labos, un signe de santé (un vrai, celui-là) pour le théâtre, qui sait toucher juste, au présent, avec les vieilles machineries du théâtre.
> « Bérénice », d’après Bérénice de Racine, mise en scène Gwenaël Morin, et le Théâtre permanent, jusqu’au 24 juillet 2009, aux Laboratoires d’Aubervilliers. www.leslaboratoires.org
Crédits photos : Bérénice d'après Bérénice de Racine, mise en scène Gwénaël Morin. Photo Julie Pagnier.
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