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ÉDITO / CHRONIQUE
Un an, et après ?
Retour sur le projet du 104, par Bruno Tackels

source : Les éditions du mouvement // date de publication : 04/11/2009 // 5088 signes

Un an après l’ouverture du 104, les langues se délient, et les réserves prudentes tournent à la franche critique. On relève un étrange empressement à vouloir dresser un « bilan » (sic), un an après l’inauguration, alors que l’imposant vaisseau n’est même pas encore tout à fait opérationnel. Comment regarder cette initiative ? Est-elle vraiment viable ? De quel symptôme est-elle le nom ?

« Bilan mitigé », « le 104 se fait allumer pour son premier anniversaire », « un lent décollage ». Des titres de presse qui révèlent une profonde perplexité, voire une réelle incompréhension des enjeux vitaux de cette aventure artistique. Ceux-ci sont en effet stratégiques. En rendant possible le rêve du 104 et en lui donnant des murs (ainsi que du verre…), une grande métropole comme Paris se dote d’un outil unique pour renouveler sa politique de résidence des artistes. Historiquement, ils ont toujours « vécu et travaillé » dans la ville-lumière. Les biographies des grands hommes en témoignent massivement : de nombreux peintres, écrivains, poètes, musiciens, philosophes ont pu construire leur trajectoire à l’abri de cette ville, qui a toujours su veiller sur les talents qui lui faisaient confiance.

Dans les anciennes pompes funèbres de la ville, dans un quartier socialement très mélangé du XIXe arrondissement, le 104 cherche à renouer avec cette tradition des artistes en résidence. Mais là où elle s’installait autrefois de manière sauvage et naturelle, il s’agit maintenant de l’orchestrer, de réunir des énergies, et d’en faire un projet commun. Une tâche ambitieuse, un défi politique audacieux, relevé par deux hommes de théâtre, Frédéric Fisbach et Robert Cantarella, qui ont conçu un projet à la hauteur des questions posées par l’art à la cité du XXIe siècle.

A qui s’adresse le travail des artistes ? Dans quelles conditions le développent-ils ? De quoi manquent-ils dans l’actuel système de production ? La politique publique est-elle à la hauteur ? Comment la renforcer ? Les investissements privés peuvent-ils venir renforcer une véritable politique publique ? Autant de questions sensibles et parfaitement légitimes, tellement fortes et exigeantes, qu’elles ont pu donner le sentiment que le 104 allait résoudre à lui seul l’équation d’une nouvelle politique culturelle. Or, à vouloir répondre à toutes les injonctions d’un seul tenant, on risque bien de tomber dans le piège du « coup », ou de l’effet d’annonce, forcément suivi de sévères déceptions.

Il est vrai que le 104 cristallise de nombreuses attentes : donner aux artistes de toutes disciplines de véritables moyens de production, élargir le « cercle » de ceux qui peuvent créer, permettre aux habitants du quartier de s’emparer de ce vaisseau amiral, les inviter à se frayer une voie en direction de ces univers artistiques initialement peu accessibles, fabriquer un véritable lieu de vie sociale, susciter des rencontres artistiques inédites… Un cahier des charges qui semble rédigé pour les baptiseurs d’un nouveau phalanstère utopique. Avec cette question cruciale : un seul et même lieu peut-il à la fois produire et diffuser, chercher et populariser ? Et si oui, à quelles conditions, avec quelles règles, quels horizons d’attente ?

En toute rigueur, on ne peut mêler création et transmission qu’en se dotant d’un véritable arsenal d’actions concrètes sur le terrain, construites sur la base d’une réflexion sérieuse portant sur cette notion floue, et pourtant décisive, de « médiation culturelle ». Pour y arriver, il faut sans doute assumer que les artistes séjournent plus longtemps dans ce lieu impressionnant. Il faut qu’ils aient le temps et les moyens de l’apprivoiser, pour ensuite élargir leur territoire, y convier d’autres individus, construire avec eux une relation réelle. Pour y arriver, il est important de trouver davantage de relais dans le tissu urbain qui entoure le 104. Dégager des espaces alliées, pour les investir d’objectifs communs : donner à lire, à voir, à écouter, partager avec d’autres des réalités dont ils n’on pas la moindre idée.

Le chantier est passionnant, à la fois vieux comme la décentralisation, et aussi vierge qu’un spectateur qui n’est jamais entré dans une galerie ou un théâtre. Personne n’a intérêt à ce qu’il échoue, sauf à vouloir faire disparaître la culture elle-même. Mais il n’a aucune chance de transformer l’essai si deux temps ne sont pas fermement séparés : celui de la création et celui de la transmission. Les artistes en résidence du 104 doivent pouvoir mettre toute leur énergie dans la création, pour ensuite se donner véritablement les moyens de chercher comment transmettre son travail. Et il va de soi qu’une telle « politique » n’a de sens qu’à s’élargir, bien au-delà du XIXe arrondissement de Paris. Chaque artiste invité devrait pouvoir considérer son inscription dans la ville comme un véritable champ de recherches. Une telle démarche requiert du temps, elle demande de pouvoir rêver, oser, chercher, tenter, questionner, avant que ne s’abatte la lame mortifère des dresseurs de bilans. Une chose à la fois. Si Paris redevient l’hôte des artistes, elle se doit de mettre les formes, et de les aimer, comme elle l’a toujours fait.

A suivre sur le blog de Bruno Tackels.

Bruno TACKELS
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