ENTRETIEN Théâtre engage public Entretien avec Gwénaël Morin Gwénaël MORIN
source : Les éditions du mouvement // date de publication : 21/01/2009 // 10866 signes
Au moment où Lorenzaccio d’après Lorenzaccio de Musset inaugure, aux Laboratoires d’Aubervilliers, son projet de « Théâtre permanent », nous publions la version intégrale de l’entretien avec Gwénaël Morin paru dans le numéro 50 de Mouvement. Et vous invitons à prolonger celui-ci dans le cadre du Festival Clandestin.
Gwénaël Morin parle fort. Sa parole avance sans cesse, jusqu’à trébucher sur un « putain » ou un « qu’est ce que je raconte ». Ses élans charrient autant de naïveté que de moments de grâce. Au cœur d’un répertoire théâtral soi-disant balisé, il est un des seuls qui y insuffle un esprit frondeur : l’exposition polémique de Thomas Hirschhorn au Centre culturel suisse (2004) avait révélé le phénomène. Depuis, il poursuit la même ligne avec obstination : se demander ce qu’on peut bien foutre avec l’héritage théâtral et comment le partager avec le plus grand nombre, jusqu’au pari fou de transformer durant une année les Laboratoires d’Aubervilliers en théâtre permanent et populaire.
F.D.
Entretien/ Avec le recul, quel est votre regard sur Les Justes, que vous avez présenté au Théâtre de la Bastille en novembre 2008 ? « C’est une pièce d'adolescence, même si ça date de 2005. On l’a faite dans l'urgence, de manière inconsciente, avec le plus de générosité possible. Elle porte quelque chose qui s'invente à l'adolescence – à savoir la sincérité, la tentative de trouver un espace possible entre l'enfance et le cynisme. Quand on est enfant, soit on ment, soit on dit la vérité. Arrive un moment où on découvre le monde du spectacle, et le fait que les choses sont réversibles et relatives. Quand on a monté Les Justes, on n'a pas pu faire autrement que d'essayer de parler en notre nom, on n'a pas voulu composer de personnage ni avoir de recul. Mais c'est aussi une pièce qui traite de l'adolescence et de cette espèce d'excès d'énergie qui la caractérise – sur laquelle, au passage, certains savent spéculer : dans les mouvements par exemple. En deçà des enjeux politiques, cette pièce parle aussi de cet excès de sincérité.
Le texte fait donc corps avec votre démarche. Or, vous prétendez toujours choisir des textes qui n’ont pas un grand intérêt à vos yeux. « Je venais de faire Swiss-Swiss Democracy avec Thomas Hirschhorn [exposition-installation présentée au Centre culturel suisse fin 2004, intégrant Guillaume Tell de Gwénaël Morin, Ndlr.] où j'ai cherché une pièce de manière totalement littérale et j'ai fait Guillaume Tell d'après Schiller. Là, c'est un peu pareil. A cette époque, on était en pleine guerre mondiale contre le terrorisme et je me suis demandé comment se positionner par rapport à ça, au théâtre. Du coup Les Justes m'a paru la pièce la plus immédiatement disponible pour aborder cette question. C'est juste une façon de répondre à l'actualité.
Vous avez donc choisi la plus évidente… « J’essaie d'être superficiel. J’essaie toujours de me laisser influencer. Ce n'est pas par amour d'un poème que je choisis un texte, je me défends de faire ça. Je n'avais pas d'amour particulier pour Les Justes. Pas de haine non plus. J’ai pris cette pièce comme un objet. C'était donc le truc le plus évident et le plus partageable par tous. J'aime cette idée que le théâtre peut être “trop connu”. Cet espèce d'a priori décevant du théâtre est en fait une vraie force.
Cette superficialité ? « Ce qui est en surface est visible par tous. Et du coup ça établit un contrat clair : il n’y a pas de mystère, c’est trop connu. Mais l'étrangeté réside non pas dans le fait qu'on découvre des choses qu'on n'avait pas vues mais dans le fait même de penser déjà les connaître. Il faut ne pas comprendre : il n'y a rien de plus étranger à soi qu'un texte qu'on lit, et ce, d'autant plus qu'on croit le connaître. Il s'agit de faire l'expérience de cette incompréhension et que de cette expérience se dégage une lisibilité. Non pas quelque chose de compréhensible, mais quelque chose de clair.
La surface, c'est aussi celle d'un texte à parcourir. Texte qui la plupart du temps est placardé sur scène… « J’aime que dans les spectacles l’“objet texte” soit exposé, à l’échelle de la salle, donc sous forme d’affichage : voilà le point de départ, quelques lignes, imprimées. Le texte est un objet et on s'en saisit comme d’un outil qui va nous permettre de dégager des formes et d'inventer une façon d'être au monde. Le chef-d'œuvre n'est qu'un moyen, noble certes, mais à notre service, à nous, êtres humains. On en a besoin. Quand tu prends un chef-d'œuvre, tu es tranquille parce que si tu te plantes, lui restera. Il n'a rien à perdre, en revanche, nous, on a tout à gagner. Faire violence au texte de Camus, c'est se faire violence, à nous, c'est se mettre en danger, nous. Le texte, de ça, il s'en tape.
La matérialité de cette surface à traverser est très liée à l’engagement physique que vous demandez à vos comédiens. Or, ce mot d’ « engagement » a deux sens… « En fait, il y a cette histoire d’art engagé, qu’on confond souvent avec forme à message. Mais en fait, s’engager ça ne serait pas dire ce qu’on pense, mais c’est affirmer, faire un pas en avant au risque d’un certain déséquilibre. Et cela met celui qui assiste en position de devoir répondre. C’est en ce sens là qu’il n’y a pas d’art qui ne soit pas engagé… Certes il existe des formes qui font allégeance et donnent l’impression d’exister dans un monde déjà constitué : « Voilà, j’ai tout compris et je demande l’autorisation de faire partie de ce monde ». Mais il faut expérimenter l’incompréhension dans la joie et le ravissement, et ne pas en être victime.
Cette position par rapport à l’incompréhension fait à nouveau penser à Hirschhorn... « Oui, c’est quelque chose que j’ai découvert chez lui…
Vous parlez de risques, mais vous prenez toujours garde d’avancer groupé… « Je ne suis pas un mystique et j’ai besoin des autres. C’est pour ça que je fais du théâtre. Et à partir du moment où on a besoin des autres, il faut être lisible. Cette quête de la clarté, j’ai besoin de la faire avec d’autres pour d’autres. Strindberg faisait des peintures incroyables, mais il ne s’est jamais affirmé comme peintre. Et en même temps, il y avait d’autres peintres plus conventionnels qui affirmaient leur peinture dans le monde. Faire un chef-d’œuvre, ce n’est pas seulement être un génie incompris, c’est intégrer ce qui existe au présent pour être entendu.
Dans le journal des Laboratoires d’Aubervilliers, vous parlez d’ « impliquer le public sur scène tout en le laissant sur les gradins ». Quel est votre rapport à la frontalité ? « Il y a toujours cette utopie d’abolir un mur, mais il y a toujours clairement deux espaces. On se met dans une situation intenable tout en essayant de la renverser. Je ne demande pas au public de participer, mais le public est de toute façon acteur de ce qui se passe : sa présence engendre une tension unique. Il y a dans cette écoute une responsabilité de l’acte théâtral. Il faut faire en sorte que cet acte politique soit partagé par le public : avoir conscience que, parce qu’on est là, qu’on écoute et qu’on aime, quelque chose d’unique a lieu.
J’ai l’impression au contraire que la frontalité est très présente dans vos pièces, au-delà des petites échappées, peut-être parce que le texte est jeté au visage du public… « Ça tient au fait que c’est toujours plaqué à l’avant. Il n’y a pas d’autre espace à conquérir que celui du public. La troisième dimension n’existe que par l’avant… J’aime travailler sur des scènes de deux ou trois mètres de profondeur, pas plus.
Pourriez-vous arriver à la même énergie sans avoir recours à la parole ? « J’aime bien quand des mecs dans la rue se mettent à invectiver tout le monde ; ça fabrique de l’espace tout de suite. C’est comme brandir une arme : tout à coup, tout ce qu’il y a autour se recompose. On va monter Tartuffe sans parole. Le verbe au théâtre n’est pas une finalité… Bon, ça ne vient pas de nulle part parce que Murnau a fait un Tartuffe muet.
Justement, pouvez-vous parler du projet dans lequel s’insère Tartuffe ? « Ce Tartuffe d’après Tartuffe de Molière s’intègre dans le « théâtre permanent » que vous menez aux Laboratoires d’Aubervilliers pendant un an, avec quasiment une représentation tous les jours et qui débute aujourd’hui avec Lorenzaccio d’après Lorenzaccio de Musset. Quel était votre idée avec ce projet ? Ça part d’une nécessité : pour approfondir mon travail, j’avais besoin de travailler sur la durée, avec une même équipe, dans un même lieu. Ce projet va être une forme d’école pour nous-mêmes. Et le fait d’exposer ce travail aux spectateurs fait partie du processus. Répéter tous les jours et présenter des spectacles au quotidien ne veut pas dire faire de l’approximatif, genre ouverture d’atelier. Ça, c’est bidon car il n’y a pas de demi-mesure : on s’en prend toujours au réel, frontalement. Affirmer et exposer le plus possible. Répéter au quotidien et offrir la possibilité à tous de rencontrer les acteurs afin qu’ils puissent répondre à la question “Vous faites quoi ? ” de manière pragmatique et pratique. Ce sont les ateliers de transmission. Mais pour l’instant je ne veux rien promettre car je n’ai aucune idée de comment ça va se passer. On ouvre simplement une rencontre par la pratique qui permet aussi à l’acteur d’avoir un retour critique sur son travail. Naturellement notre travail restituera le fruit de cette expérience, qui est un seul projet sur l’année qui s’appuie sur cette utopie selon laquelle le théâtre peut changer la vie.
Et cette école va vous permettre de sortir de l’adolescence ? « J’en suis un peu sorti. Peut-être que maintenant, je trouve le courage d’être classique. Là-dessus, je suis assez d’accord, avec Camus. »
(Cet entretien est la version intégrale de l’entretien réalisé pour le portrait de Gwenaël Morin paru dans le numéro 50 de Mouvement. Photo : Marc Domage.)
> Théâtre permanent, de Gwénaël Morin, à voir jusqu’au 31 décembre 2009 aux Laboratoires d'Aubervilliers (entrée libre). En janvier et février (du 1er au 24 de chaque mois) : Lorenzaccio d’après Lorenzaccio de Musset. A suivre, à partir de mars : Tartuffe d’après Tartuffe de Molière ; Hamlet d’après Hamlet de Shakespeare ; Bérénice d’après Bérénice de Racine ; Antigone d’après Antigone de Sophocle ; Woyzeck d’après Woyzeck de Buchner.
> Dans le cadre du Festival Clandestin, Mouvement vous invite à une rencontre avec Gwenaël Morin, animée par Florent Delval, le 18 février à l'issue de la représentation de Lorenzaccio.
Gagnez des invitations pour les festivals Plastique Danse Flore à Versailles, les Francophonies en Limousin à Limoges, ActOral à Marseille, Scopitone à Nantes, Nordik Impakt à Caen, les concerts de Melt Banana et Circle à Paris, Les Acteurs de bonne foi à Nanterre, et Latifa Laâbissi à Bruxelles. Et toujours, le festival La Bâtie à Genève.