ENTRETIEN « Nous sommes juste des carottes assises à côté d’autres carottes. » Rodrigo GARCíA
source : Les éditions du mouvement // date de publication : 18/06/2007 // 5921 signes
Qui est l’ennemi ? « Nous qui nous considérons de gauche et qui vivons dans le confort en Europe.
L’ennemi peut-il être beau ? « On se déguise : on a de l’argent pour se faire beau ou pour passer des jours sans se laver. On fait ce qu’on veut, tout nous est permis : on a les moyens, on fait partie d’une élite. En règle générale, on hérite de nos parents et de nos grands-parents, on ne travaille jamais ou on travaille dans la culture, ce qui revient à ne rien faire. En revanche, on n’a pas vécu d’expériences importantes, on ne sait pas vivre à la limite, on est toujours des touristes sur la terre de l’exaltation. On ne court aucun danger.
Doit-on lui interdire le théâtre (à l’ennemi) ? « Moi, je m’interdis à moi-même de voir du théâtre fait par des opportunistes : ceux qui montent des pièces classiques ou qui font un théâtre ultramoderne basé sur des tendances passagères. Si vous le voulez bien, je ne parlerai pas d’interdire ; juste de m’interdire des choses à moi-même.
Ou, au contraire, faire en sorte qu’il y vienne ? « On ne se mélange pas dans les théâtres. Pour moi, un mélange c’est : des carottes avec du céleri, des pommes, de la poudre et des boulons. Dans les théâtres, nous sommes juste des carottes assises à côté d’autres carottes. Et ça, ce n’est pas un mélange. Au final, nous sommes une minorité à pouvoir nous payer une place et à choisir d’aller au théâtre ce soir, une minorité avec des signes distinctifs parfaitement clairs. A la sortie, quelques-uns se saoulent, parlent d’art et tirent un coup, mais ce n’est pas vraiment transcendant, à mon avis.
La scène est-elle un champ de bataille ? « C’est un champ de réflexion. Où poussent des mandragores. Car on ne sait jamais s’il est seulement question de se branler, de la masturbation des artistes…
Les spectateurs peuvent-ils devenir amis ? « Un spectateur est un frère en puissance. Sauf qu’un frère, dans ma compagnie, on le traite comme Abel.
Est-ce que Bleue. Saignante. A point. Carbonisée représente le retour à votre pays natal ? « Il faut cacher les émotions. C’est un travail comme n’importe quel autre. Bon… il doit être moins émotif. Moins narratif. Les corps des gars qui montent sur scène en dit déjà assez long.
Peut-on exporter la murga ? Le théâtre peut-il être une fête ? « La murga est une fête pauvre, pathétique et surannée. Elle n’a plus cours, même pas à Buenos Aires. Elle est aussi anachronique que le théâtre lui-même. Les gens qui dansent la murga pour le carnaval, au mois de février, sont des idéalistes, ils s’obstinent dans quelque chose qui n’a pas de sens. Voilà qui est intéressant : tout ce qui est utopique peut cesser de l’être. Nous, nous n’allons pas danser une murga pour que vous, vous restiez assis. Nous allons faire autre chose.
Est-ce compatible avec les rites ? « Presque tous ceux qui travaillent sur ce spectacle gagnent moins de trente euros par mois en temps normal, en Argentine. Avec ce genre de vie, bien sûr que des rituels font leur apparition : se droguer, pratiquer le vol à main armée, se battre dans un stade de foot…
Le théâtre peut-il faire du bien aux gens ? Rien ne va nous changer. Nous sommes des forces antagoniques. Qui entrons en collision durant deux heures de performance avec le public, et ensuite on oublie tout. On a assez de sang-froid pour aller dîner. Comme si de rien n’était. Tout n’était que mensonge. Ça fait du bien aux gens de nous voir nous épuiser… Après, on va tous dîner. Je ne comprends pas ce qui se passe. Vous y comprenez quelque chose, vous ?
Peut-on passer du livre au théâtre ? « Pour moi, il est plus difficile d’unir des mots que d’unir des corps ou des lumières ou des émotions et des notes de musiques. Et porter des mots à la scène est tout simplement impossible : c’est toujours raté, toujours un artifice épouvantable. Sophocle et Shakespeare… Vous les lisez chez vous ou à la plage, et ça passe. Ensuite vous les voyez sur scène et c’est inadmissible, quel que soit le metteur en scène. L’espoir suppose d’inventer des formules, de travailler à tâtons. Les écoles de théâtre doivent changer du tout au tout. Si l’on enseigne à un élève des méthodes de jeu, on en fait un spécialiste. Si, au contraire, on lui enseigne Heidegger, ou un peu de Saint Augustin, ce n’est plus la même chose…
Le livre peut-il remplacer la chair ? « Avec une amie, on lisait et on baisait et ce n’était jamais raté, parce qu’on s’attaquait aux deux avec exaltation. Parfois, la lecture était plus forte que le sexe et, ce soir-là, on ne baisait pas, parce qu’il était bien plus intense de lire au lit. Ou bien, au contraire, les livres restaient de côté cette nuit-là, on ne les ouvrait pas, mais ils étaient là. Parfois l’émotion de la lecture était un prélude pour pratiquer le sexe au ralenti, et on en profitait trois fois plus. La chair et le livre font bon ménage.
Peut-on se passer des bouchers ? « La violence, telle que l’Europe cultivée prétend la bannir du quotidien, se transforme en un fichu boomerang. Et elle laisse le champ libre à la brutalité américaine. On ne peut pas continuer à envelopper dans de jolis mots la merde qu’on porte tous en dedans. Quand on aura appris à être des bouchers, on aura appris à caresser, à choyer, à être aux petits soins. En Europe, dans la rue, personne ne se caresse, cher ami. Vous voulez voir des caresses ? Venez donc au Brésil, à Bahia ! »
Cruda. Vuelta y vuelta. Al punto. Chamuscada (Bleue. Saignante. A point. Carbonisée), Création de Rodrigo Garcia, au Festival d’Avignon (Cloître des Carmes), du 6 au 9, puis du 11 au 13 juillet. Approche de l’idée de méfiance, au Cloître des Célestins, du 22 au 25 juillet.
Gagnez des invitations pour les festivals Plastique Danse Flore à Versailles, les Francophonies en Limousin à Limoges, ActOral à Marseille, Scopitone à Nantes, Nordik Impakt à Caen, les concerts de Melt Banana et Circle à Paris, Les Acteurs de bonne foi à Nanterre, et Latifa Laâbissi à Bruxelles. Et toujours, le festival La Bâtie à Genève.