COMPTE RENDU Hors contexte Arrêtez d'essayer de me comprendre ! à la Villa Arson
source : Les éditions du mouvement // date de publication : 26/03/2010 // 5076 signes
Le Centre national d’art contemporain de la Villa Arson revient sur le rapport entre art et communication avec Double Bind / Arrêtez d'essayer de me comprendre !. L'exposition collective explore la complexité des langages de la communication, toujours renouvelée par les interprétations et les traductions.
Le projet a de quoi troubler le spectateur : face à cette exposition constituée de plus de quatre-vingt-dix œuvres, on ne lui propose ni fascicule d’accompagnement, ni cartels. A la place, un espace du centre d’art, la galerie carrée, est entièrement consacré à des projets prenant l’exposition comme point de départ, la discutant, encourageant la prise de parole (A Constructed World), la représentant (Jérôme Allavena), ou encore la prolongeant (Dora Garcia, Joris Lacoste). Un des murs est également recouvert des notices des œuvres, proposant ainsi une réception où le discours sur l’art se trouve détaché de l’expérience de l’œuvre. L’injonction du titre, jouant sur l’oxymore, pose ainsi le cadre d’une réflexion collective qui s’est attachée à explorer l’opacité de la transmission, les écueils de la communication, en imaginant une forme exposée qui soit à l’image des phénomènes interrogés. L’activité de médiation s’est aussi mise au diapason, semant le trouble, perdant le spectateur à la manière des cartels d’Aurélien Mole. Ces textes que l’on découvre avec soulagement près de certaines œuvres font mine de nous expliquer le projet présenté quand ils ne sont en fait que des inventions de leur auteur. Les récits imaginés par Aurélien Mole sont d’une telle pertinence irrévérencieuse que l’on garde en mémoire cette accumulation de sens qui affirme avant tout la capacité des œuvres à rester ouvertes, et encouragent le spectateur à faire de sa visite une expérience fictionnalisante. L’audioguide d’Antoine Poncet participe de la même entreprise de détournement des codes de l’exposition : lorsque la parole se fait entendre face aux œuvres, elle échappe à la compréhension et encourage à une déambulation sonore distraite, lâchant peu à peu toute quête de sens pour plonger dans une méditation rêveuse. Mais si certaines œuvres, déconnectées de leur auteur et de leur contexte, restent obscures, la plupart heureusement sont généreuses dans leur adresse. Les œuvres d’art conceptuel s’imposent dans ce parcours, sans être trop marquées par le projet de l’exposition : jeux avec le langage, avec la consigne, elles sont très autonomes et signifiantes même dans un cadre jouant de la confusion. De même pourrait-on dire des vidéos, pour d’autres raisons. L’installation d’Omer Fast, glissant un vocabulaire cinématographique au sein des récits de jeunes israéliens racontant leur expérience du combat, explore brillamment les dérapages de sens. Claire Glorieux réalise un très beau portrait d’un autiste, le suivant dans son exploration d’un environnement quotidien qui révèle des qualités sonores étonnantes. Hors du souci de la communication, il vogue sur le réel en saisissant objets et matières qui construisent son imaginaire, et alimentent le nôtre. Le son est très présent dans l’exposition, dans ses phénomènes insaisissables (dont on découvre la profusion dans le fascinant dictionnaire qu’en constitue Pascal Broccolichi), dans des formes sculpturales très efficaces, comme les amplis reliés de Dominique Blais ou le téléphone rallongé de Christian Marclay, où le câble est pour l’un comme pour l’autre ce qui de manière contradictoire annule la transmission du son. Les pièces dans leur ensemble étonnent par leur capacité à déjouer les attentes, à explorer les territoires où la raison perd ses repères, à représenter les failles et à les provoquer. Les petites peintures de Thierry Lagalla, mises en scène d’objets quotidiens, détournent le sens commun, créant de drôles de méditations caustiques sur l’art et sur la vie. Jeux de mots, rebuts, anagrammes explorent joliment les ambiguïtés du langage, dans des formes graphiques et visuelles diverses et parfois imposantes comme « La boucle » d’Eric Duyckaerts, analogie de signes et d’images composant une partition qui happe le regard sans que l’on en saisisse bien le sens. A l’issue de la visite, le spectateur est encouragé à revenir sur ses pas pour piocher dans le grand mur des notices les informations qui lui auraient manquées. A clarifier au fil de la lecture l’expérience confuse, à éclaircir les zones d’ombres. Etourdi par la profusion des textes, il peut aussi choisir de rester avec ses perplexités et préférer se tourner vers les anguilles élevées par les artistes d’A Constructed World. Mêlés à une installation dédiée à la télépathie, à des tentatives légères et absurdes de réflexion artistique, les poissons tournent dans leur bocal, disponibles dans leur enfermement à s’immerger avec nous dans les cheminements de la création artistique, tout aussi difficiles à saisir qu’une anguille.
Commissaires : Dean Inkster, Eric Mangion, Sébastien Pluot Crédits : A Constructed World.
> Double Bind, Arrêtez d’essayer de me comprendre! jusqu´au 30 mai à la Villa Arson, Nice.
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