Portrait de Koffi Kwahulé Portrait de Koffi Kwahulé © D. R.
Entretiens Théâtre

Exciter les pulsions

Entretien avec Koffi Kwahulé

L’odeur des arbres et autres pièces, qui raconte le récit initiatique de Shaïne, a reçu le Grand prix de littérature dramatique 2017 décerné par Artcena. Mouvement a souhaité rencontrer son auteur, Koffi Kwahulé, et revenir avec lui sur son œuvre dense et foisonnante, sa vision du théâtre et de ses institutions à la française. 

Par Sylvie Arnaud publié le 19 déc. 2017

 

 

Quel est votre sentiment sur l'ensemble de votre œuvre ?

« Je n'ai pas le temps de me retourner sur l'œuvre. Mais en gros, ma préoccupation au début était de bien raconter une histoire, ensuite l'important pour moi a été d’explorer davantage la forme et partager des émotions empruntées au jazz et au cinéma hollywoodien. Après Misterioso-119 (2005),  j’ai eu le sentiment que le processus était arrivé à son terme ; je ne voyais pas ce que je pouvais écrire au-delà. J’ai alors décidé d’arrêter l’écriture théâtrale pour explorer le roman qui à la base ne m’intéressait pas plus que cela. Ce passage par le roman m’a paradoxalement fait revenir à l’écriture théâtrale ; je suis revenu à la narration du début, mais avec les questions formelles héritées du frottement avec le jazz. La mélancolie des barbares, Nema, L'Odeur des arbres empruntent beaucoup à la narrativité hollywoodienne, au travail sur le silence de Thelonious Monk et au souffle véhément de Coltrane. Ce qui importe c'est la liberté que la forme peut offrir, le but est de laisser plus de place au comédien dans mon écriture car j'ai été frustré en tant que comédien noir en France.

 

Quel est votre rapport à l’écriture ? Pourquoi écrivez-vous ?

« Je viens d'une famille nombreuse où prendre la parole sans avoir l'autorisation ne se fait pas. Alors je me suis mis à écrire. Écrire c’est mettre les gens devant le fait accompli. J'ai joué dans des pièces tellement mauvaises, des textes sans chair qui mettaient les comédiens en souffrance, que je me suis dit : « Tu peux en faire au moins autant ». Écrire des choses que les comédiens auront du plaisir à jouer. Même si des metteurs en scène comme Kristian Frédric, Alexandre Zeff, l’Italienne Daniela Giordano, les Belges Denis Mpunga et Isabelle Pousseur, pour ne citer que ceux-là, ont été déterminants dans mon parcours, mon écriture tente d’enjamber la mise en scène pour s’adresser directement aux comédiens.

 

Quelle place accordez-vous à la figure féminine et aux personnages féminins dans vos ouvrages ?

« Là aussi il y a eu une évolution. Bintou, Nema, P'tite souillure, beaucoup de mes pièces ont pour titre des prénoms féminins. Je ne suis ni féministe ni anti féministe ; le féminin, reste pour moi un espace poétique, une marge au monde. Car la dramaturgie du monde reste encore masculine. La question noire n'est pas abordée dans mes textes, mais c'est par le biais des femmes que je cherche à raconter ce qui se passe pour les Noirs. L'exclusion des Noirs a la même structure que celle des femmes. L’apparaître de la femme dérègle l’homme, tout comme celui du Noir dérègle le Blanc. Dans les deux cas, ce qui est en jeu c’est le corps. Tout est mis en place pour endiguer le corps noir qui exerce une pression, un questionnement qu’on ne maitrise pas. C’est en tout cas ce corps qui bloque l’intégration des Noirs dans une société française où l’intégration repose plus sur la couleur que sur la maîtrise de la langue et ou la culture. Je ne sais pas pendant combien de tant  on posera aux Noirs de France la question des origines. Cette question, posée même sans intention maligne, conteste d’emblée la francité du Noir. Les femmes dans mon théâtre, hormis L’Odeur des arbres, occupent presque toujours un espace minorisé, bien qu’elles constituent la majorité. Cette majorité minorisée me permet de ne pas aborder de manière frontale la question de la minorité des minorités, la minorité absolue, les Noirs.

 

On sent que l'espace libre est très important pour vous, mais que la zone géographique définie où se déroule l'action importe peu. Votre espace mental n'est pas fixe, on ne peut jamais le définir. L'espace urbain est important mais pas le territoire, est-ce exact ?

« Je me suis mis à écrire des textes pour avoir des rôles que j’aurais du plaisir à jouer, et surtout pour affirmer mon humanité. Je me suis dit : « Puisque tu es absent du répertoire classique français, puisque tu trouves déshumanisants les rôles que le répertoire contemporain te propose, prends-toi par la main et écris des rôles à la hauteur de ton humanité ». Mais il se trouve que ces textes ont rencontré d’autres désirs et je n’ai jamais eu à les jouer. Simplement parce que ce ne sont pas des rôles pour Noirs ou Blancs ou pour Asiatiques. Évidemment, ces personnages sont nés de mon expérience vécue de Noir, mais je les ai voulu ouverts afin que l’autre y reconnaisse sa propre humanité. Ce qui est certain c’est que l’africain n'est pas repérable  dans mon œuvre, c'est une dynamique interne. Une anecdote : quand mes premières pièces sont sorties en France on m'a dit : « C’est bien, mais c’est très américain ! » Tandis qu’à New York, on m'a dit : « Ce qu'on aime dans ton théâtre c'est que c'est très européen ». Personne ne se dit que ce qu’on perçoit d’américain ici et d’européen là-bas est peut-être tout simplement « africain ». Car l’africanité ne se donne pas à voir, ne s’exhibe pas, elle relève d’une dynamique interne, secrète. Les pièces d’auteurs comme Gerty Dambury, Alain Foix ou Gaëlle Octavia, français depuis des siècles, sont absentes de l’espace institutionnel. Comment je peux faire confiance à un tel système ? Moi j'ai pu travailler et exposer mon travail, mais eux ? On utilise les Haïtiens ou les Africains pour entretenir l'illusion de l'Empire. Bref, pour revenir à la question du territoire dans mes livres, le monde qui flotte dans ma structure mentale est hybride. Mon territoire déborde à la fois de la Côte d’Ivoire et de la France.

 

Vous mettez en scène essentiellement des situations difficiles, très violentes, tragiques, expliquez-moi?

« La violence dans mes textes a à voir avec la transe, c’est-à-dire avec un théâtre qui court-circuite la catharsis et sa faculté à évacuer les pulsions. Le théâtre pour moi est dionysiaque, le désordre premier. Mais depuis Aristote le théâtre s’est mis sous le toit d’Apollon. Et le besoin d’harmonie et d’ordre a engendré un théâtre « civilisé », même dans ces formes présentées comme radicales, un théâtre qui, dans son obsession à fliquer les pulsions inappropriées, s’évertue à extirper également ce qui pourrait provoquer la transe. Or la transe guérit. J'ai une haute opinion du théâtre ; il peut arriver au même résultat que la transe. Il faudrait que de temps en temps quelques spectateurs tombent dans les pommes. Je ne fais pas du théâtre pour vider les gens de leurs mauvaises pulsions. Il faut au contraire exciter les mauvaises pulsions pour forcer les gens à se déplacer afin de les aider à devenir des sujets libres, même de leurs fameuses pulsions. Certains me disent que je fais un théâtre dégénéré parce qu'il n'y a pas de condamnation nette de ces mauvaises pulsions, et pensent que j'y adhère. Non. Je laisse seul le lecteur/spectateur libre de condamner ou  pas. Quelqu’un un jour a dit : « L’inceste chez Koffi c’est pas clair ». Mais l’inceste justement ce n’est pas clair. Je n'adhère pas au viol mais je reconnais qu'il y a une dimension érotique dans le viol, du point de vue du mâle, car la sexualité masculine est essentiellement agressive. Et reconnaître la dimension érotique du viol n’est pas approuver le violeur. Ce n’est pas parce qu’une femme se promène en mini-jupe, voire en petite culotte, que cela est une licence au viol. Simplement, il faut que dans une espèce de tête-à-tête lucide avec nous-mêmes, nous déplacions nos pulsions au lieu de nous en vider. Ne pas jeter le bébé et l’eau du bain, mais rendre à Dionysos ce qui est à Dionysos.

 

Propos recueillis par Sylvie Arnaud

 

> L'Odeur des arbres et autres pièces de Koffi Kwahulé, éditions Theatrales, Grand prix de littérature dramatique 2017